L’humanisme de la diversité : allocution de Jean-Pierre Raffarin au campus d’été de la FAES
Vendredi 24 octobre 2008Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs les élus, Mesdames, Messieurs,
C’est pour moi un honneur que de répondre, mon cher José Maria, à ton invitation. Nous avons pour votre président un profond respect. Il a été un grand chef du gouvernement espagnol, un grand président du Conseil européen. Nous retenons ses performances et le président Sarkozy y trouve un certain nombre de repères dans la politique qu’il mène aujourd’hui : la réduction du déficit de 7 % à 1 % du PIB, la création de 6 millions d’emplois, l’augmentation du revenu par tête de plus de 50 % entre 1996 et 2004. Nous avons une admiration pour les résultats mais nous avons aussi beaucoup de considération pour la pensée de l’homme d’État.
Nous avons lu les lettres à Santiago (1), ces lettres à un jeune espagnol. Elles sont dans la lignée des textes de Raymond Aron et de Jean-François Revel ! Il est important en effet de structurer aujourd’hui la pensée politique du centre droit européen. José Maria Aznar y participe avec beaucoup de talent et je lui exprime admiration et amitié. J’ai suivi notamment dans les débats espagnols, mais aussi dans le livre de José Maria, le débat sur la nation espagnole. L’Espagne dis-tu n’est pas une “nation de nations” mais un État plurinational.
Je voudrais vous parler de ce sujet qui est pour moi le sujet du XXIe siècle : comment concilier la modernité de la diversité et la nécessité de l’unité ? Comment au fond essayer d’observer ce qui est peut-être la version moderne de la liberté : la diversité. Beaucoup de jeunes aujourd’hui considèrent que leur liberté c’est le respect de leur diversité. Cette importance conférée à la diversité nous interpelle, nous responsables publics, qui sommes en charge de la production de l’unité puisque nous sommes en charge de la politique, du « vivre ensemble », de cette pensée de l’unité.
J’observe depuis que j’ai quitté mes fonctions de Premier ministre du gouvernement français l’évolution de quatre pays où je me rends régulièrement, plusieurs fois par an : la Chine, Israël, la Tunisie, le Canada. Je constate dans ces pays l’émergence de la diversité comme valeur essentielle.
La nouvelle géographie du monde favorise l’idée de diversité. Ne nous trompons pas : l’émergence économique chinoise porte en elle-même aussi les valeurs de la civilisation chinoise multimillénaire. La renaissance de la Chine, apporte une nouvelle pensée dans le monde qui favorise le développement de la diversité. La Chine est devenue le banquier du monde. Quand un Chinois gagne un dollar, un Américain en gagne 25 mais le Chinois économise 50 % de son dollar tandis que l’Américain avec ses 25 dollars en dépense 26. Or ce 26e dollar il l’emprunte au Chinois. C’est l’épargne chinoise qui aujourd’hui finance le déficit américain.
Cette puissance considérable de la Chine doit sur le plan politique nous laisse penser que derrière le yuan il y a la civilisation chinoise, cette culture du yin et du yang. Ce pays ne connaît pas, par exemple, le concept de création. Il considère que le monde est une transformation permanente, nous nous sommes habitués à une pensée de la création. Tout part d’un point zéro, nous créons, nous voulons être des créateurs, nous sommes sur cette terre pour créer, nous nous référons au Créateur… eux ils transforment.
La plus belle œuvre d’art pour un Chinois, dans un jardin public, est un rocher créé par la nature et non par un artiste, par un homme créateur. Cette culture-là va se diffuser comme se diffuse la puissance économique. Nous aurons toujours des difficultés avec cette diversité. Quand nos industriels font des échanges économiques avec un peuple dont la langue ne fait pas de différence entre le mot « copier » et le mot « apprendre », on se rend compte des difficultés de compréhension de nos règles de droit. Il y a donc une puissance mondiale qui favorise la diversité. Mais aussi la politique d’aujourd’hui et le débat idéologique favorisent cette diversité.
Les grandes idéologies du XIXe siècle se sont effondrées. Mais l’échec du marxisme n’a pas conduit à la victoire intégrale du libéralisme. Tout le monde a cherché à tempérer les idées de liberté. Dans tes échanges avec le jeune espagnol, on voit bien que tu lui demandes de revenir à l’idée de liberté. Parce qu’au fond on a, après le marxisme, cherché ailleurs que dans l’idéologie ou dans la pensée, les solutions aux problèmes. Finalement nous avons puisé dans le pragmatisme, quelquefois dans l’empirisme et parfois aussi dans les égoïsmes, les solutions aux problèmes des citoyens. Nous n’avons pas brandi nos valeurs de liberté comme nous y invitait Raymond Aron. Nous avons élaboré des systèmes qui répondaient aux égoïsmes des citoyens. Nous nous sommes vite rendu compte que pour les citoyens l’identité était une sécurité. Nous avons développé ce besoin d’identité et la politique a favorisé la frontière parce que c’est la frontière qui défend l’identité. Nous constatons que, partout dans le monde, on reconnaît la puissance managériale, la capacité de mobilisation de cette valeur de différence et de diversité. Même un pays comme la Chine a aujourd’hui donné beaucoup de pouvoirs à ses régions. Le grand distributeur français Carrefour a créé 40 magasins en Chine avant d’avoir des contacts avec le pouvoir central. C’est seulement au 41e magasin que les autorités de Pékin ont demandé aux autorités de Carrefour de venir échanger avec elles. Le pouvoir économique régional est important en Chine, plus qu’on ne le pense. Aujourd’hui, partout, cette politique de la diversité est considérée comme une politique du mouvement, s’appuyant sur les différences comme moteur de développement.
La globalisation stimule aussi sa propre résistance et développe la diversité. L’altermondialisme est né en même temps que les G7 et les G8. L’économie a rassemblé mais les cultures résistent. Nous avons pour l’aviation civile une seule organisation dans le monde. Nous avons pour l’électricité deux seuls voltages. Pour les écarts de rails pour le chemin de fer, il n’y a que trois normes. La technique unit les hommes mais 3 000 langues sont toujours parlées dans le monde. Il subsiste une résistance culturelle à la globalisation. Nous observons cela, nous Français, avec une proximité attentive par exemple au Québec qui adhère au modèle économique américain mais en refuse le modèle culturel. Nous constatons combien la globalisation a la capacité de générer cette diversité culturelle. C’est au moment où la Chine, avec l’organisation des Jeux olympiques, atteint d’une certaine manière le summum de sa puissance que se trouve réveillée la question du Tibet. Il y a dans la puissance une émergence de diversité.
La diversité partout dans le monde est une valeur qui s’impose. C’est la valeur majeure du XXIe siècle. Pourtant cette valeur a des adversaires et connaît des dérives. Elle a besoin d’un équilibre sur lequel je vais revenir. L’adversité pour la diversité c’est d’abord la diversité par défaut c’est-à-dire les dictatures, tous ceux qui nient les différences. Nous savons qu’elles sont toujours présentes dans le monde. Les dernières élections, ce week-end au Zimbabwe, nous montrent bien que la lutte contre les dictatures reste un sujet mondial de première importance. Dans la pensée des philosophes, même chez ceux que l’on a considéré comme les plus grands philosophes français, la diversité n’était pas forcément une valeur. Simone de Beauvoir, intellectuelle reconnue, osait écrire : « La vérité est une, l’erreur est multiple, ce n’est pas un hasard si la droite professe le pluralisme ». Cette idée selon laquelle il n’y aurait qu’une seule utopie dans le monde, qu’une seule valeur, qu’une seule vérité, est une idée qui est encore vivante chez de nombreux intellectuels. Comme tu l’écris dans ton livre, « l’idéologie de Mai 68 », qui est encore présente en Espagne comme elle l’est en France, véhicule cette idée selon laquelle un modèle unique politique devrait pouvoir s’imposer.
Mais il y a aussi les adversaires de la diversité par excès de relativisme. Ce sont tous ceux qui confondent le besoin d’autonomie de la personne, de liberté, avec une réalité d’atomisation. On passe de l’autonomie à l’atomisation par trop de diversité. C’est ce qui se passe sur le plan géopolitique. On le constate avec le Kosovo, la Serbie… Les territoires des Balkans qui éclatent et se divisent au nom de l’autonomie. On observe ces Palestiniens engagés par leur destin qui, malgré la pression terrible de la guerre, sont tiraillés entre Ramallah et Gaza… On assiste dans la société, comme sur le plan géopolitique, à une balkanisation dangereuse, y compris en France, où nous connaissons des risques de dérive communautariste.
Nous mesurons bien que cette valeur de diversité qu’il nous faut épanouir dans la société, doit être équilibrée par une pensée qui l’empêchera d’aboutir à un affaiblissement du « vivre ensemble », un affaiblissement – nous sommes au cœur de nos réflexions communes - de ce que nous avons à partager c’est-à-dire notamment l’idée de nation. C’est un point très important qui pourrait peut-être relier le politiquement correct sur lequel vous travaillez et cette réflexion parce que le politiquement correct aurait tendance à faire de la diversité une valeur absolue alors que c’est une valeur qui doit être équilibrée.
C’est pour cela que je vous propose de réfléchir à ce qu’est une pensée de la diversité, un humanisme de la diversité et au fond, pour les politiques que nous sommes, la recherche de l’unité qui permet la diversité.
Cette pensée de l’unité nous vient de loin. Nos fondateurs, je dirais les Grecs, avaient choisi le diable comme adversaire et diabolos est celui qui divise, qui sépare, qui éclate. Nous voyons aujourd’hui qu’il faut trouver, notamment pour parler aux jeunes, un langage d’unité qui fait vivre la diversité. Trois valeurs s’imposent à cet humanisme de la diversité.
Évidemment le respect de la personne, de la culture. C’est au fond la première exigence de Santiago, il veut être respecté pour ce qu’il est, il est personne. Nous lui devons cette respectabilité. C’est la conscience de la fraternité, de l’altérité et il n’y a pas d’humanisme sans cette conscience de l’altérité qui implique la reconnaissance des cultures, des arts premiers, la lutte contre l’ethnocentrisme… Nous avons œuvré dans ce sens avec le président Sarkozy pour la laïcité, non contre la religion, mais pour une laïcité positive qui accepte la religion dans la société, sous condition qu’elle ne devienne pas un projet politique.
C’est cela la notion de respect. Je te respecte avec tes idées, ta religion mais deuxième valeur, après le respect, l’équilibre c’est-à-dire la réciprocité du respect : je te respecte et tu dois me respecter. Cet équilibre est très important dans le monde. Sans lui, sur le plan géopolitique avec la Chine, nous aurions un jour des difficultés. Si nous ne sommes pas capables d’équilibrer nos échanges économiques, il est clair que nous serons un jour confrontés à un problème majeur. Nous pouvons reconnaître l’autre mais nous avons besoin de cette réciprocité sur le plan de la politique internationale. À côté de ce qu’a été notre grande ambition du XXe siècle le multilatéralisme, la règle de droit mondiale ne suffira pas à elle seule pour bâtir la paix du monde, c’est-à-dire l’équilibre de la planète. Avec nos amis chinois, les différences culturelles font, qu’à côté du multilatéral, nous aurons toujours besoin d’un bilatéral, pour chercher l’équilibre, pour construire aussi un rapport de forces qui nous soit plus favorable. C’est pour cela qu’aujourd’hui nous avons tant besoin d’Europe, notre adresse continentale, pour équilibrer le monde. Ce respect, cet équilibre sont des éléments majeurs pour dialoguer dans le monde : donner et recevoir.
Troisième valeur : le dépassement. Une fois que l’on a reconnu l’autre, une fois que l’on a exigé d’être reconnu et que l’on a équilibré notre « vivre ensemble » il faut être capable d’assumer l’avenir, être capable de se mettre en mouvement, de se dépasser. On le voit sur le plan personnel les Québécois disent « faire grandir la vie ». C’est une belle expression. Cela veut dire au fond, contrairement à ce que disaient Sartre et un certain nombre de grands philosophes déterministes, que je ne suis pas innocent de moi. Ce qui m’arrive dépend beaucoup de moi, c’est à moi de créer mon projet, cette perspective plus grande que moi qui va me mettre, moi, ma famille, mes activités en mouvement. Cette dimension spirituelle, religieuse, philosophique, c’est la réponse à la tragédie humaine : comment affronter l’échéance, quelle est la source du salut ? Tout cela se trouve dans cette valeur de dépassement. Sur le plan social, ce sont naturellement toutes les causes de générosité, qui font que la société se mobilise pour aller chercher des forces qui la mettent en mouvement. Notamment dans le message à Santiago, dans le message aux jeunes, cette nécessité, exprimée par Jean-Paul II : n’ayez pas peur ! Les jeunes générations trouveront des solutions aux problèmes qui leur seront posés. Pour peu qu’elles aient cette ambition, qu’elles sachent respecter, qu’elles sachent équilibrer mais qu’elles sachent trouver en elles-mêmes les solutions au problème du « vivre ensemble ». Les jeunes n’ont pas à avoir peur. Ce n’est pas parce qu’une génération ne trouve pas les solutions aux problèmes de la génération qui vient, que la génération qui vient, elle, n’aura pas cette capacité d’invention, pour peu qu’elle accepte les défis et qu’elle assume sa condition humaine, son devoir d’avenir. C’est cette idée de dépassement que je voudrais traiter au niveau politique. Il nous faut nous dépasser et vivre ensemble.
Comment pouvoir faire en sorte que dans des pays comme la France, l’Espagne on trouve cette capacité de se dépasser ? Je rejoins dans ton livre ce que tu appelles le projet commun. C’est ce que nous faisons en France aujourd’hui en revisitant notre Constitution. Notre Constitution de vingt ans plus vieille que la vôtre est en train d’être discutée. Qu’est-ce que la Constitution ? La Constitution c’est l’unité, ce que nous avons en commun.
Ce que je vais vous dire en France n’a peut-être rien à voir avec l’Espagne ! Je vais vous dire comment nous avons abordé un problème difficile. Nous avons beaucoup discuté des langues régionales. A l’Assemblée nationale, les députés ont inscrit les langues régionales dans notre Constitution. Nous, les sénateurs avons demandé que les langues régionales ne figurent pas au cœur de notre Constitution. Nous sommes favorables aux langues régionales, à la diversité dans notre société. Qu’il y ait des écoles pour apprendre les langues, qu’il y ait des pratiques territoriales des langues, des centres de recherche sur les langues, que les enfants puissent être bilingues très tôt, nous le voulons, mais que nous puissions aussi, dans notre Constitution, valoriser notre unité et protéger de ce que nous avons, en France, en partage : notre langue. C’est dans la Constitution et dans la nation que le politique doit veiller à injecter le maximum d’unité. Ce projet commun, c’est ce que nous avons ensemble au fond qui nous invite à participer à la vie d’une nation.
Nous avons nos valeurs, pour nous les valeurs de la République : la liberté, l’égalité, la fraternité et celle que nous avons ajouté progressivement telle que la laïcité. Nous devons sans cesse chercher à adapter à chaque époque ce patrimoine de valeurs. Un philosophe français qui a été l’un de mes ministres, Luc Ferry, dit : « allez chercher dans la sphère privée les valeurs dont vous avez besoin dans la sphère publique ».
Qu’est-ce qui mobilise le plus aujourd’hui les citoyens ? L’amour de leurs enfants, la proximité de l’enfant. Ce n’est pas une idée ancienne que l’amour des enfants. Un grand humaniste comme Montaigne ne savait pas précisément combien il avait d’enfants. On n’imagine pas aujourd’hui qu’un père de famille ne connaisse pas exactement le nombre de ses enfants. En ce temps, les enfants étaient en nourrice, on s’en occupait très peu. On voit aujourd’hui que cet amour-là est un des moteurs de la vie. C’est une des raisons de combat. Dans la sphère privée il y a des valeurs de cette nature qu’il faut aller chercher pour construire le projet commun. Ce qui doit être très important dans la Constitution, dans notre approche du projet commun, c’est de choisir, toujours, ce qui combat la haine, ce qui est l’adversaire du projet commun. Je ne dirais pas que la valeur avec un grand V c’est l’amour puisque l’on n’a pas réussi à transférer cette valeur de la sphère privée à la sphère publique, mais si on ne l’a pas fait en positif on peut le faire en négatif. C’est la haine qu’il faut chasser du « vivre ensemble », qui conduit à un moment ou à un autre aux tensions entre les uns et les autres. Nous avons à faire en sorte que la nation soit ce lieu où un peuple choisit d’être ensemble plutôt que de se séparer. Dans les débats qui sont aujourd’hui les nôtres, je reste - personnellement pour ce qui est de la France - ce que l’on appelle un Girondin, attaché au pouvoir territorial. Mais je souhaite que face au défi de la diversité, du communautarisme, de tout ce qui peut disperser la société, nous puissions, nous politiques, affirmer notre unité. C’est cette mission-là que nous devons mener dans ce que José Maria Aznar appelle le projet commun.
Appliquons à l’Europe cette réflexion. Autant le projet commun doit être affirmé au niveau de la nation, autant sur l’Union européenne nous avons fait probablement une erreur en voulant doter l’Europe d’une Constitution. En donnant le sentiment que notre projet se limitait à la gouvernance, en oubliant quelle était la finalité. C’est comme si le pèlerin qui marche dans les Pyrénées oubliait Santiago. Il est clair que le pèlerin connaît le chemin mais n’oublie jamais la destination. Nous nous sommes occupés du chemin, des pouvoirs du Conseil, des pouvoirs du Parlement, de la Commission mais nous avons peu parlé de la destination. La destination, pour nos pères, était la paix en Europe, pour nous, c’est la paix dans le monde. Abandonnant la destination, nous avons donné le sentiment d’une Europe lointaine. Les Irlandais nous ont rappelés à quelques réalités, tout comme l’avaient fait auparavant les Français et les Néerlandais. Ce qu’il nous faut aujourd’hui apporter à l’Europe c’est non pas le projet commun – comme on doit le faire en Espagne, en France pour notre nation – mais ce sont des projets fédérateurs, des projets qui rassemblent et qui permettent d’agir ensemble, qui ne sont pas confondus avec le projet commun national.
Ce que j’attends de la présidence française de l’Union européenne, et j’ai confiance dans ce que fait notre président, Nicolas Sarkozy, c’est de faire apparaître comme l’ont fait les fondateurs de l’Europe avec le charbon, avec l’atome, avec la politique agricole, des politiques communes qui puissent fédérer, rassembler. Une nation se construit autour d’un projet commun pour équilibrer son idée de la diversité, mais je pense que l’Europe ne peut se construire qu’autour de projets, au pluriel, qui vont fédérer des initiatives.
Deux projets dans la présidence française me paraissent être porteurs d’avenir : le projet d’union pour la Méditerranée, qui s’inscrit dans le processus de Barcelone, en prolongement de celui-ci, pour faire en sorte qu’on affirme bien que l’adresse mondiale de l’Espagne, de la France, c’est l’Euroméditerranée. Où habitez-vous ? On habite aujourd’hui sur un continent. Notre continent c’est l’Euroméditerranée. Cette adresse mondiale là est à la fois un espoir de développement pour l’Europe mais c’est aussi une perspective de paix pour la rive sud de la Méditerranée. Pouvoir mettre ensemble des peuples qui ont des frontières « brûlantes » c’est la perspective de paix. Ce projet peut être un nouveau moteur de la construction européenne.
Le second projet serait de travailler sur l’Europe de l’énergie. Comment pouvoir assurer notre approvisionnement en énergie ? Comment organiser la protection des citoyens vis-à-vis d’un certain nombre de tensions économiques internationales ? Je pense principalement au prix de l’essence. Quand l’Union européenne donne le sentiment qu’elle ne s’intéresse pas au prix de l’essence, elle donne le sentiment qu’elle ne s’intéresse pas à ce qui touche aujourd’hui le citoyen. Nous avons besoin de quelques grands projets qui puissent à un moment précis de notre histoire montrer que l’Europe s’intéresse à ses citoyens, non pas en leur promettant un projet commun, en leur proposant l’unité politique, mais en leur proposant une diversité construite autour de quelques grands projets.
La réflexion reste à animer autour de nombreux thèmes : le besoin de territoire, le besoin de racines, le besoin de régions, le besoin de mobilisation… Avoir au fond du cœur des racines que l’on chérit, mais savoir que le culte des racines doit être pondéré par un « vivre ensemble » qui passe par un niveau minimum, indissoluble, d’unité nationale. Cette unité nationale doit être prolongée par une démarche de dépassement pour créer une solidarité continentale. Ce dépassement ne s’exprime pas par une Constitution mais par des intérêts communs, intérêts des États mais aussi intérêts des citoyens. Les valeurs de l’humanisme moderne, le respect, l’équilibre et le dépassement, s’expriment du point de vue politique, au niveau local, national et continental.
Voilà ce que je voulais, chers amis, vous proposer. Votre fondation et l’action personnelle de José Maria Aznar sont très importantes pour que nous puissions nourrir une pensée renouvelée de la liberté, cette pensée à laquelle finalement nos adversaires politiques sont étrangers, peu intéressés qu’ils sont par ce qui est peut-être la cohérence entre une pensée et une action. La dignité de la politique c’est la cohérence entre la pensée et l’action. C’est pour cela que nos familles politiques en Europe doivent penser, réfléchir, construire cet humanisme du XXIe siècle. C’est un humanisme qui accepte la diversité mais qui refuse de négocier l’essentiel de son unité. Je vous remercie.
(1) JM AZNAR, Cartas a un joven espaňol, Planeta, 2007


