“Démographie, famille, croissance” - Petit-déjeuner animé par Michel GODET
Mercredi 3 juin 2009Nous vivons un curieux paradoxe : alors que la démographie est au cœur de notre avenir, jamais nous n’avions constaté aussi peu d’intérêt pour cette discipline, bien qu’elle livre des données statistiques particulièrement fiables sur le long terme qui permettent d’anticiper et penser les grandes mutations de notre société.
Nous vivons un autre paradoxe : celui de croire que nous pouvons construire un avenir meilleur sans enfants, en d’autres termes, préparer l’avenir (croissance, retraites,…) en ignorant qu’il n’y a de « richesses que d’hommes éduqués, épanouis, porteurs de projets dans une société de confiance ».
Les différences de croissance entre nations s’expliquent par la démographie, la quantité de travail (nombre d’heures travaillées par an) et la qualité du travail (formation). L’Europe est en mauvaise posture sur deux de ces trois critères. La France accentue encore ces difficultés par un niveau d’heures travaillées très en dessous de la moyenne européenne. Mais le phénomène le plus dramatique pour les pays européens est l’effondrement et le vieillissement de la population, phénomène qu’ils partagent avec le Japon. Dans la sphère occidentale, seuls, les Etats-Unis verront leur population s’accroitre très fortement à l’horizon 2050.
Le vieillissement de la population active a des conséquences majeures sur l’environnement économique : pénurie de professionnels et mobilité des travailleurs qualifiés, délocalisation des activités, flux migratoires importants.
Nos sociétés sont traversées de phénomènes et de comportements sociaux qui répondent de moins en moins à la définition du développement durable auquel pourtant elles aspirent : « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». En effet, comment imaginer ce Développement durable sans enfants, alors que la durée de vie ne fait que s’allonger ? L’Europe refuse de voir le lien entre croissance et démographie et traite la famille comme une affaire privée.
Or, au regard des conséquences sur notre avenir, la famille apparaît de plus en plus comme une affaire publique. Le désir d’enfants est contrarié le plus souvent par des considérations d’ordre économique et des évolutions sociologiques. Une femme sur deux voudrait un enfant de plus mais y renonce pour des raisons économiques. Alors que le besoin d’enfants ne s’est jamais fait aussi grand, on assiste à une réelle paupérisation des familles, d’autant plus forte que le nombre d’enfants augmente (chaque enfant fait baisser d’environ 10 % le pouvoir d’achat des ménages et le niveau de vie peut diminuer de plus d’un tiers pour les ménages avec 4 enfants). Le revenu disponible des familles, après impôts et transferts sociaux, est très en dessous de celui des ménages sans enfants : l’introduction de la CSG n’a fait que renforcer cette tendance. Parallèlement, des évolutions sociologiques conduisent à un retard de plus en plus important dans les calendriers des premières naissances et à une baisse de la natalité : choix de vie pour lesquels la réussite professionnelle tient une place majeure, niveau d’éducation qui s’élève, mode de vie plus hédoniste.
La France, à la différence des autres pays européens, a échappé à l’effondrement de la natalité en raison de deux phénomènes : des naissances hors mariage considérables (43%) et une politique familiale active.
Comment relancer la croissance démographique en Europe ? De façon prioritaire, en instaurant une politique familiale qui compense au maximum le coût de l’enfant, en particulier pour les familles les plus modestes. Il faut chercher à concilier vie familiale et activités professionnelles et faciliter le logement des jeunes couples. Il faut également tenir compte, dans l’évaluation financière de ces politiques, du coût de la « non-famille » : délinquance des jeunes, coût de la prévention, de l’incarcération, des établissements surveillés (de 15 000 à 180 000 euros par an et par personne).
L’analyse des données démographiques est riche d’enseignement non seulement sur les stocks futurs de population, mais aussi sur les flux ou déplacements inter régionaux : les grandes métropoles nationales ou régionales se vident de leur population au profit de régions (Grand Ouest, Sud Est) où le bien-être des personnes semblent moins souffrir de la promiscuité et des tensions (insécurité,…) créés par les grandes villes. Pour fixer ces flux de population, les responsables politiques sont invités à développer une économie ‘présentielle’ où la production est territorialisée, et à renforcer les pôles de compétitivité par des pôles de qualité de vie et de services.

