Dîner-débat à la Société d’Economie Politique et d’Economie Sociale de Lyon sur le thème « Politique économique et attractivité des territoires » -29 juin 2009
Lundi 12 octobre 2009
La crise économique et financière a mis en exergue une crise des territoires aux conséquences multiples : émergence d’une organisation du monde en continents, développement de résistances locales à la globalisation, mobilité des valeurs et des compétences, et retour de l’intérêt général -dont personne n’a le monopole ! Dès lors, l’attractivité du territoire se pose comme une priorité afin d’élaborer localement une politique économique viable. Jean-Pierre Raffarin a finalement insisté sur trois vecteurs de développement de l’attractivité : la synergie au travers de l’encouragement des pôles de compétitivité, l’ambition pour des projets novateurs, et le métissage des financements.
Intervention de Jean-Pierre Raffarin
« Monsieur le Préfet de Région, Cher ami,
Monsieur le Député,
Monsieur le Sénateur,
Mon Général,
Messieurs les Présidents,
Cher Président BONNET,
Cher Jean-Paul BETBEZE, à qui je dois le bonheur d’être parmi vous - le seul économiste qui ne se trompe pas toujours, et en plus qui s’exprime toujours avec humour et sourire : un des meilleurs, et je suis très heureux d’être avec lui ce soir, et avec vous tous.
Vous m’avez demandé de venir parler avec vous notamment de prospective sur la politique économique et l’attractivité des territoires : je dois vous dire combien je suis heureux d’être à Lyon, dans cette métropole qui a fait de la prospective un axe stratégique tout au long de son développement. C’est un sujet que M. Barre appréciait beaucoup : j’ai le bonheur de succéder au président Raymond Barre au club des 100, qui associe gastronomie et prospective - légèrement plus gastronomie que prospective, mais c’est un lieu où l’on réfléchit aussi à l’avenir, et j’ai une certaine émotion à être ici parmi vous dans ces circonstances.
Je remercie M. THOMAS d’avoir présenté mon parcours. J’ai entendu quelques hommages de temps en temps, je suis très prudent sur les hommages, depuis que je sais ce qu’en disait Pierre Brasseur : « un homme qui reçoit une gifle est un homme giflé, un homme qui reçoit un hommage et un homme âgé ».
Il n’y a vraiment rien qui presse ! Mais merci à M. THOMAS de sa description de mon parcours. En effet, j’ai toujours eu cette passion du métissage intellectuel entre secteur privé et secteur public, entre les fonctions nationales et les fonctions locales, sans cesse en train de chercher les voies de progrès. Ces voies de progrès sont toujours fondées par des rencontres, et je suis en permanence à la recherche de ce type de rencontres.
Il se trouve que je préside la Fondation pour la Prospective et l’Innovation, qui a été créée il y a une vingtaine d’années par René Monory et François Dalle, qui étaient deux grands personnages du monde de l’économie de l’entreprise, et qui avaient monté cette Fondation dont le siège se trouvait au Futuroscope, sur la commune de Chasseneuil.
C’est là où s’est bâtie cette réflexion et ce goût pour l’avenir. Lorsque je présidais la région Poitou-Charentes, j’ai toujours essayé de bâtir comme vous des démarches de prospective avec le Conseil économique et social, avec les Chambres consulaires, avec aussi les citoyens. Pour moi, la prospective est un média humain. On pense toujours que la prospective est soit une destination, soit un chemin : pour moi c’est un média, le lieu où l’on rencontre un certain nombre d’informations qui vous servent à prendre votre décision. Quelquefois vous trouvez des informations en dehors du chemin et à côté de la destination, mais cela n’a pas d’importance, car c’est là que sont les informations. Ce qui est très important quand on a à essayer de mobiliser une communauté humaine, ce n’est pas de dire “voilà ce que sera l’avenir”, car l’avenir n’est écrit nulle part. Cela dit, se mettre en situation de rechercher les voies de l’avenir, les leviers du futur, place les personnages en résonance, et à cette occasion, on apprend beaucoup de choses, on se nourrit de beaucoup d’expériences, et on trouve des pistes d’avenir qui n’étaient pas forcément les pistes initiales.
C’est pourquoi la prospective est un média essentiel du progrès.
Aujourd’hui, vous savez que l’information est la valeur. Il faut donc se mettre en situation de conquérir des informations.
Je pense que le mieux que nous ayons à faire, notamment dans les périodes de crise, est de nous mettre en mouvement. C’est une thèse que défend souvent le Président de la République sur l’importance du mouvement dans les institutions politiques : ce qui est immobile est probablement condamné aujourd’hui, dans ce monde qui va si vite, car le temps de vous mettre en marche, si vous n’êtes pas en mouvement, vous ne rattraperez jamais un monde qui accélère en permanence. La prospective, c’est se mettre en mouvement avec les médias qui vous donnent des informations et qui vous permettent de rester en situation d’être un décideur lucide.
C’est pourquoi je pense que c’est une démarche intellectuelle, stratégique surtout, qui est essentielle notamment dans cette période de crise qui nous appelle à la réflexion : car nous sommes les seuls, en France, à considérer la crise comme l’extrême malheur ou l’extrême danger. Les Grecs faisaient de la crise le moment du jugement, c’était un moment de lucidité. Les Chinois, dans leurs idéogrammes, illustrent la crise par “risque et opportunité”. Il y a toujours chez eux le yin et le yang, la bouteille à moitié pleine et à moitié vide, ce n’est pas quelque chose qui nous enferme mais quelque chose qui peut nous permettre de nous échapper.
La prospective fait partie de cette démarche qui nous permet d’élargir nos réflexions, surtout quand la tendance, en France notamment, nous enferme soit dans une pensée unique, soit dans des peurs. Je pense aux plus jeunes d’entre nous, qui parfois sont enfermés dans ces peurs, souvent parce que les générations précédentes, voyant qu’elles ne sont pas capables de régler un certain nombre de problèmes, parlent avec nostalgie à leurs enfants d’un monde passé. Mais les enfants, soyez en assurés, trouveront les solutions que les parents n’ont pas trouvées. Même si nous, enfants du baby-boom, avons quelques inquiétudes sur l’avenir, ce n’est pas une raison pour transférer ces inquiétudes sur nos enfants, qui, eux, dans un monde complètement nouveau, trouveront des réponses que nous ne pouvons pas imaginer si nous ne mettons pas nos cervelles en mouvement.
Concernant cette réflexion sur l’attractivité des territoires, sur nos territoires et sur la France, je pense que l’attractivité de la France est en grande partie liée à l’attractivité de ses grandes villes, ses grandes métropoles, notamment celles qui sont à ses propres frontières : c’est peut-être un hasard historique, mais ce n’est certainement pas un hasard géographique si Lille, Lyon, Marseille, sont les villes les plus fortes de France, mais aussi complètement ouvertes sur l’extérieur de la France. Cela peut nous donner des forces de développement, de rayonnement, considérables.
Comment essayer d’avoir une réflexion prospective sur la politique économique liée à l’attractivité des territoires ? Dans un premier temps, je vais parler de cette crise des territoires. Quel est l’impact géographique de la crise au niveau général ? Je vois pour ma part quatre conséquences très importantes pour nous, sur le monde que nous trouverons après la crise.
§ La première est l’émergence des continents : au fond, dans cette crise on voit apparaître des continents qui se structurent, qui s’organisent. Ce monde multipolaire dont on a souvent parlé est en train de s’organiser. Que ce soit l’Amérique latine ou l’Asie, on voit cette croissance formidable de l’Asie aujourd’hui, mais aussi le développement de l’Amérique latine, et on voit même aujourd’hui l’Afrique globalement tenir des taux de croissance qu’elle ne connaissait pas auparavant.
C’est je pense un point très important de bien mesurer combien la France doit ouvrir ses fenêtres sur le monde. Si j’avais une seule chose à retenir des trois années passées à Matignon, je dirais que la France a trop les volets clos, la France croit trop que ses problèmes sont des problèmes français et cherche trop des solutions françaises. En général ces problèmes ne sont pas français, et les solutions ne sont pas nécessairement françaises. C’est un élément important de ce que nous voyons aujourd’hui, de nous ouvrir sur le monde. Aujourd’hui une grande partie de notre avenir dépend du consommateur chinois. Quand vous rencontrez un consommateur chinois, il faut le saluer bien bas, parce que c’est la capacité à transformer son épargne en consommation qui est un des éléments moteurs du monde aujourd’hui.
Quand un Chinois gagne 1 €, un Américain gagne 25 €, et il en dépense 26. Sur son euro, le Chinois quant à lui économise 50 %. C’est l’épargne du Chinois qui finance le déficit de l’Américain. C’est-à-dire que le Chinois est devenu le banquier du monde. Aujourd’hui, si on veut un peu plus de croissance, il faudrait que le Chinois épargne un peu moins et consomme un peu plus. Ce qui est en train de se passer là-bas influence directement notre propre situation.
Avec toute l’importance pour nous de faire exister notre continent, parce que le grand risque, c’est que les deux continents s’organisent entre eux et qu’il y ait cette interpénétration de la Chine et des Etats-Unis, l’un étant le banquier de l’autre et lui apportant la croissance, et l’autre apportant à l’un des technologies. On pourrait se retrouver à un moment dans une situation d’équilibre entre la Chine et l’Amérique, qui feraient une sorte de G2 dans lequel nous, Européens, serions spectateurs. D’où l’importance de donner de la force à notre continent.
Je reviendrai sur ces sujets si vous le souhaitez dans le débat.
§ Deuxième réflexion géographique sur la crise : nous vivons le local et le global simultanément, mais je dirais que plus il y a de global, plus le global crée le local. C’est un élément très important de la prospective que nous avons devant nous : au fond, l’économie globalise, elle rassemble, elle rationalise, mais elle crée sa propre résistance, et la résistance est souvent locale. Vous n’avez qu’une seule organisation de l’aviation civile, vous avez deux voltages, vous n’avez que trois écarts de voie, mais vous avez 3 000 langues parlées dans le monde. La résistance est culturelle. D’un côté on rassemble et on globalise, mais de l’autre côté on localise.
Au fond, on voit aujourd’hui ce localisme se développer avec beaucoup de risques, et d’abord la balkanisation : même ceux qui sont en situation d’extrême fragilité n’arrivent pas à se rassembler. Regardez Ramallah et Gaza. Pourtant, eux sont sous une pression qui devrait les aider à se rassembler. Nous sommes dans un monde qui est à la fois en voie de globalisation, mais aussi en voie d’émiettement. Les territoires sont des éléments très importants d’identité, de mobilisation, de résistance, d’espoir, de repères, et prennent donc une importance considérable. Ceux qui croient que le global tue le local se trompent : le global crée le local, car le local est le lieu de la racine, de l’identité, le lieu où l’on trouve un certain nombre de repères.
Nous sommes dans cette situation où l’on voit bien que, au 21e siècle, les minorités auront toujours autant d’importance, peut-être même plus. Régis Debré dit que ce sera le siècle des minorités, bien que le monde soit de plus en plus global et que la crise soit de plus en plus rapide dans le monde. Je n’avais jamais vu cela : entre la crise de l’automobile de Détroit et Châtellerault, d’ordinaire quand Détroit toussait Châtellerault s’enrhumait un an et demi après, mais là c’est une semaine après. Valéo et les autres attendent les informations d’un site américain, et cela se retrouve dans un bassin industriel local avec beaucoup de violence et de brutalité. La crise est vraiment locale.
Ce localisme, et notamment dans la crise aujourd’hui, est d’autant plus important - M. le préfet de région le sait -, que nous sommes dans un pays aujourd’hui où nous avons des territoires sinistrés, et à côté d’autres qui tiennent à peu près la route. Si je reprends l’exemple de mon petit territoire local, le premier semestre du Futuroscope sera un semestre exceptionnel, on aura rarement eu autant de visites en avril et mai ; mais à 25 km de là, Châtellerault est sinistré, le Châtellerault de l’automobile et de l’industrie.
Ce qui est très préoccupant du point de vue de la stratégie, de la prospective économique, c’est que le territoire sinistré, qui est cassé, comment va-t-on le reconstruire ? Les gens qui étaient dans un certain nombre de secteurs ne sont peut-être pas prêts à assumer des responsabilités dans d’autres secteurs. Il faut donc s’attendre à ce qu’il y ait des dégâts locaux importants dans un monde global qui bouge.
§ Troisième idée de cette crise des territoires : la mobilité des valeurs. C’est un point très important. Les talents sont complètement nomades, les emplois sont mobiles, les capitaux sont voyageurs. C’est un changement très important qui est en train de se passer. Ma génération a connu une période de domination qui nous venait plutôt d’Amérique, je pense que nos enfants vivront un 21e siècle asiatique.
Au-dessus de nos têtes les forces économiques sont en train de passer d’Ouest en Est, mais en échange, d’Est en Ouest passent d’autres forces : la force chinoise ou la force indienne nous viennent aussi avec des normes, il ne faut pas croire au seul impact économique. Le classement de Shanghai, on le conteste beaucoup en France : mes amis professeurs d’université me disent : “Ce classement de Shanghai ne veut rien dire, il ne tient pas compte des classes préparatoires en France, ni des communications scientifiques en français, il ne tient compte que des communications scientifiques en anglais”. Je dis oui, mais prenez l’exemple de Laval à Québec, ou de McGill, qui sont deux belles universités, et regardez leurs brochures : ils mettent en avant le classement de Shanghai. Et quand vous avez derrière des normes 1,3 milliard de Chinois qui s’associent avec 1 milliard d’Indiens, etc., et que vous dites “nous, avec nos 60 millions, on va résister” - oui, on va résister, mais la norme, en l’occurrence, vient avec la puissance.
Les valeurs qui sont aujourd’hui celles d’un certain nombre de pays, sont des valeurs qui bougent considérablement. De ce point de vue - j’y reviendrai- je pense que les valeurs asiatiques, il faut vraiment les avoir en tête. Alvin Toffler, grand économiste américain, a cette expression : “la Chine est en nous”. Cela veut dire que non seulement elle est puissante, mais qu’avec sa culture, la culture de la transformation plutôt que celle de la création, avec le yin et le yang, toutes ces choses vont dans la même direction, en même temps. Un contrat est un concept qui existe peu dans un esprit chinois, car l’esprit chinois ne connaît pas l’acte de création. Il n’y a pas de créateur, il n’y a pas de temps zéro. L’œuvre d’art la plus belle, c’est cette pierre qui vient de la montagne et qui vient se poser dans un jardin public. L’histoire, la civilisation (5 000 ans), c’est l’œuvre du temps qui est l’œuvre d’art, et non pas celle d’un créateur : il n’y a pas de créateur, il y a pas de temps zéro.
Nous, quand on a signé un contrat, on est tout contents parce que c’est le temps zéro, on a pris notre engagement, mais eux, le lendemain de la signature ils téléphonent pour pouvoir aménager le contrat. Le contrat se transforme, il vit, ce qui naturellement rend les affaires un peu plus compliquées. Cela nous oblige à tenir compte de ce qui se passe.
§ Quatrième élément important de cette crise des territoires, c’est ce que l’on appelle le retour du politique, le retour de l’Etat. Monsieur le Préfet, je ne veux pas vous faire de peine, mais je le dis y compris à mon ami le Président de la République : la crise, ce n’est pas le retour de l’Etat, c’est le retour de l’intérêt général, et personne n’en a le monopole. Les collectivités, les associations, les universités, beaucoup de gens sont en charge de l’intérêt général, et même des professions : l’architecte, le médecin, l’entrepreneur, sont en charge d’une part de l’intérêt général. L’intérêt général est dans chaque citoyen.
La crise, ce n’est pas seulement le retour de l’État qui aurait le monopole de l’intérêt général : le retour du politique c’est le retour de l’intérêt général. Il faut donc veiller à ce qu’il puisse s’exprimer partout, dans une république décentralisée, et pas seulement au sommet, même si on a de beaux projets pour Paris capitale. Il faut veiller à ce que le retour du politique soit un retour partagé, et faire en sorte que l’on puisse mobiliser un certain nombre d’acteurs, car au fond, on ne peut pas dire que le politique soit innocent de la crise - je le dis avec la plus grande liberté d’esprit (dans “ancien Premier ministre”, “ancien” ça veut dire “libre”). Quand on pousse, y compris aux Etats-Unis, des gens à acheter des maisons alors qu’ils n’en ont pas les moyens, quand on promet la maison à bon marché pour que les gens soient propriétaires, la promesse est aussi un peu politique. Il se trouve que là-bas, les professionnels ont tenu les promesses des politiques. On s’est donc trouvé avec des difficultés financières. Le politique ne peut pas s’exonérer de cela.
Il faut bien revenir, dans ces questions, à la notion d’intérêt général. Je pense que de ce point de vue, les territoires doivent se sentir en charge de l’intérêt général, ils ne sont pas intérêt particulier dans une communauté nationale qui serait, seule, porteuse de l’intérêt général.
On n’a pas de complexe à avoir sur le terrain de l’intérêt général quand on est une structure délocalisée et que l’on assume ses missions comme il se doit, avec suffisamment de mobilité.
Voilà, à mon avis, quelques fondements de ce que peut avoir la crise comme conséquences sur nos territoires.
J’en viens à la deuxième partie de mon propos : pourquoi je considère que l’attractivité doit devenir une des premières priorités des politiques économiques.
Puisque les capitaux circulent, que les talents circulent, que les emplois sont mobiles, il faut faire en sorte que dans nos territoires on puisse obtenir aussi ces talents, y compris en gardant ceux que l’on a, car l’attractivité négative, cela existe : quelqu’un de chez nous qui est plus attiré par l’extérieur peut partir. L’attractivité est un des éléments majeurs d’une politique économique.
Un mot sur la nécessité de l’attractivité : pour nous, la nécessité dans un 21e siècle où la valeur d’avenir sera la valeur de l’intelligence ajoutée, c’est notre capacité à faire venir et à développer chez nous des capacités d’intelligence qui feront la force de nos propres territoires.
C’est naturellement nos appareils de formation, mais aussi toute notre capacité d’attraction. Il en est des entrepreneurs comme des chercheurs ou des joueurs de foot : quand on regarde ces derniers, on voit qu’on a du mal à garder nos propres talents, et à mesurer que cette attractivité est essentielle.
Une des choses qui m’ont fait le plus mal, c’est quand j’ai vu un jour à Shanghai des architectes français qui étaient présents là-bas et qui m’ont dit droit dans les yeux : “Vous savez, on est plus libre à Shanghai qu’à Paris. Avec les Bâtiments de France, avec les règles d’urbanisme, avec vos procédures, avant que l’on construise quelque chose à Paris on aura fait 15 tours à Shanghai”. Il faut donc bien mesurer que, même si l’on considère qu’on a les meilleurs règlements, les meilleurs atouts, les meilleures capacités à protéger notre patrimoine, il y a un moment où l’attractivité est ailleurs. Il faut y réfléchir, c’est une nécessité.
Les quatre conditions de l’attractivité sont, selon moi, les suivantes :
§ La première, qui est évidente, est la qualité du système éducatif. S’il y a quelque chose qui m’a fait beaucoup de peine aussi, c’est de voir des étudiants en grève. Qu’y a-t-il de plus stupide que des étudiants qui font grève ? J’espère que ce ne sont pas les professeurs qui leur demandent de le faire par délégation !
J’ai entendu dire qu’on pouvait le penser quelquefois. Je ne le redirai pas.
Cependant, dans ce monde de compétition et d’attractivité, nous serions fous de penser qu’aujourd’hui on peut envoyer au monde entier des images de nos facultés en grève. On est complètement décalés par rapport à tout ce qui se passe dans le reste du monde.
Je vais vous raconter une histoire. Un de mes bons amis poitevins me téléphone un jour, me disant que son fils fait de bonnes études et qu’il faudrait qu’il aille aux Etats-Unis. Je contribue à le faire inscrire à McGill. Le père me rappelle et me dit : “C’est quand même très cher, les études là-bas !” Je lui dis oui, c’est cher, mais s’il veut il peut avoir un travail, car l’université fournit un travail à ses étudiants. Le père me rappelle : “Tu sais, ils n’ont que 15 jours de vacances”. Je lui ai répondu “oui, au Canada on n’a que 15 jours de vacances”. Il faut le dire aux Français, car ils ne le savent pas ! Un étudiant qui paie ses études, il n’a que 15 jours de vacances, mais il sera diplômé de McGill, et il n’enverra pas au monde entier des images où il est en grève. Si l’on se rendait compte de l’impact des images…J’étais à l’étranger quand il y a eu l’affaire des banlieues. Il faut voir en plus comment nos adversaires utilisent ces images : regardez ce que fait le Financial Times avec les histoires de séquestrations ! Il ne faut pas croire que tout cela est fait pour aider l’économie française, mais il n’y a pas que des gens qui veulent aider l’économie française. Ils sont bien contents, auparavant ils disaient que nous étions “le pays des 35 heures”, maintenant c’est “le pays des séquestrations. Tout cela, ça nous revient. Le plus important, c’est le système éducatif, parce que c’est l’intelligence ajoutée et parce que pour les dirigeants d’entreprise, les créateurs, etc., la première préoccupation, c’est leurs enfants. C’est un phénomène de société : un dirigeant pense en priorité à ses enfants, et il cherchera un bon système éducatif pour ses enfants. C’est un point déterminant. Montaigne, notre plus grand humaniste, ne savait pas combien il avait d’enfants : on a fait beaucoup de chemin depuis, mais aujourd’hui le système éducatif est le facteur clé de l’attractivité.
§ Le deuxième point, c’est la cohésion sociale : il est évident que quand on a des images très négatives sur ce point, c’est assez rude. Il y a une image qui a fait le tour du monde entier, c’était lors du Congrès de Versailles, quand le Président de la République est applaudi debout. J’ai tout de suite pensé que c’était une image formidable sur le plan international que de voir un président applaudi par son Parlement, car cela signifie un système de cohésion. Et en effet cette image a circulé sur les télévisions du monde entier. Ce sont des éléments importants sur lesquels il faut que l’on soit très attentif.
§ Troisième élément : ce que j’appelle le temps d’avance. Il est très important, c’est tout ce que sont nos excellences. Les gens viennent chez nous pour le nucléaire, pour notre capacité européenne, grâce au Grenelle et au développement durable, grâce à l’aéronautique, l’agroalimentaire, la pharmacie, etc. C’est un élément très important de valorisation de nos filières d’exception.
§ Quatrième élément, la fertilité culturelle qui est aussi un élément majeur. Un grand maire indien m’a offert un jour comme cadeau une bouteille de Pétrus. Cette bouteille, qui avait fait le voyage entre Bordeaux et la Chine, que j’ai d’ailleurs ramenée, je ne suis pas sûr que c’était ce qu’il y avait de plus malin à faire, mais c’était pour bien montrer l’importance qu’il attachait à un objet qui lui paraissait être un symbole, le mieux à même de faire plaisir à un Français.
Je terminerai sur la méthode de l’attractivité, ce qui me paraît très important. Il y a trois façons de procéder pour agir sur elle :
§ La synergie : ce sont les pôles de compétitivité, on en a fait 71, il faut en rassembler certains mais créer aussi des clusters plus petits de PME, et garder cette idée de synergie. Je crois au fond, pour résumer, que c’est la stratégie de Lisbonne appliquée à un niveau local. Il faut continuer cette stratégie sur les pôles de compétitivité, en allégeant les procédures.
§ L’ambition : les grands projets. Il y a un bon travail à faire avec ce que va lancer le Président de la République sur le grand emprunt et sur les projets auxquels va servir ce grand emprunt. Un grand emprunt en lui-même, n’a pas de valeur. Si on fait un emprunt pour rembourser des dettes, cela n’a pas de valeur. Pour qu’il prenne de la valeur, il faut qu’avec cet argent on construise des projets qui créent plus de valeur qu’autrement. Il nous faut donc trouver du moyen terme, car notre monde économique est assez obsédé par le court terme et on ne fait pas toujours les efforts du moyen terme nécessaires. Mais de toute façon il faudra faire un certain nombre de paris. Quand le général de Gaulle et ses successeurs s’engagent sur l’aéronautique ou le nucléaire, ils font des paris immenses. Si ce grand emprunt va dans les paniers percés de notre République, et Dieu sait si nous en avons, on va endetter encore plus nos enfants et on sera dans une situation coupable. Si en revanche on choisit les stratégies dont le pays a besoin pour sa modernisation, là on aura été à la hauteur de la tâche. C’est un grand défi, qu’on ne doit pas laisser uniquement entre les mains des politiques ni des partenaires sociaux. On peut trouver de grands projets qui partent de racines territoriales. Quand on voit ce que l’on a pu faire avec ITER, ce projet est aussi un pari, on verra ce que cela donne à 50 ans, mais en tout cas cela mobilise en travaux, en énergie et en chercheurs pendant un certain temps, et d’ores et déjà on n’a pas perdu nos investissements. Il y a eu avec Jacques Delors les grands projets d’Essen. Je pense que c’est un des éléments très importants. Pour une fois on pouvait raisonner projets avant structure, alors qu’en France on met la structure, et on espère que la structure sortira des projets.
§ Le métissage : je pense qu’il faut métisser nos financements. Nous avons eu tort d’avoir peur à un moment des fonds souverains. La Caisse des dépôts avec son FSI a fait un travail important pour nous doter d’un outil, mais aussi d’une vigilance. Il y avait la semaine dernière à Paris le grand fonds souverain CIC et la Banque de développement de Chine, qui étaient là pour participer à des opérations de financement avec des partenaires privés jugés raisonnables, responsables, qui ne font pas que du court terme mais qui cherchent à avoir une éthique de l’investissement, notamment pour le moyen terme. Qu’ils viennent du Qatar, de Chine, il faut que l’on apprivoise ces fonds, selon un certain nombre de règles que la Caisse des dépôts peut très bien définir, mais il faut bien se dire que si nous ne sommes pas capables d’accueillir ces fonds, si nous n’avons pas une attractivité suffisante, tout cet argent ira ailleurs. On voit bien qu’il y a un grand nombre de PME aujourd’hui qui ont besoin d’avoir des investissements, notamment quand il s’agit de successions.
Pour en terminer, et cela rejoint la prospective et le débat que l’on avait tout à l’heure sur les Chambres de Commerce, tout comme pour les collectivités territoriales, Dieu sait que je suis un modéré, que j’essaie de dire de temps en temps à notre Président de la République qu’il faut qu’il prenne la mesure des choses, que je ne fais pas partie de ceux qui sont toujours le plus en avant pour le simple fait d’aller en avant, mais franchement, je pense que nous sommes dans un monde où les immobiles sont morts. Si on veut sauver les Chambres de Commerce, il faut faire la réforme des C.C.I.. Si on veut sauver les collectivités locales et la décentralisation, il faut faire la réforme des collectivités locales. Si ceux qui représentent les territoires apparaissent comme immobiles, conservateurs, assis sur leurs prérogatives, plus passionnés de pouvoir que de responsabilités, ils n’auront plus la seule légitimité qui est la leur, qui est la proximité avec le peuple. Cette proximité qu’est la légitimité, il faut continuer à la servir.
Je vous remercie. »
Questions-Réponses
Mme Sylvie MARINO, Chambre Régionale de Commerce et d’Industrie Rhône-Alpes : Bonsoir, Monsieur le Premier Ministre. Une question simple, posée à un homme qui allie les expériences du niveau mondial et local : comment tirer profit des enseignements de la prospective pour agir sur le terrain, ou comment traduire dans l’action locale ce que des acteurs de terrain comprennent, grâce à ce que vous avez appelé “le média de la prospective” ? Merci.
M. RAFFARIN.- Qu’il me soit permis, Madame, d’espérer que la réponse sera à la hauteur de la question !
La première chose est d’avoir, sur le plan local, des dynamiques de projets. Je crois vraiment - c’est d’ailleurs vrai sur le plan collectif comme sur le plan personnel - que ce qui est intéressant dans la prospective, c’est de lancer un certain nombre d’hypothèses, de scenarii, de recherches, et que tout cela soit fertile en projets. Je pense que le passage de la prospective à l’action politique se fait par le projet. C’est très important pour que, dans le système d’organisation des collectivités locales, des acteurs publics, de l’Etat, etc., il y ait des systèmes d’évaluation, des systèmes qui puissent valider les réflexions, mais je pense qu’un territoire a un critère de vitalité qui devrait se mesurer en sa fertilité aux projets. C’est la capacité qu’a un territoire à créer qui fait qu’il est fertile. Les territoires qui ne créent plus sont comme les étoiles qui continuent à éclairer, mais qui en réalité sont mortes. Une terre qui ne crée plus est une terre condamnée. C’est le projet qui est le passage entre la prospective et l’action publique.
Au-delà de cela, la culture de la prospective, c’est-à-dire la culture de l’avenir, c’est aussi convaincre nos jeunes aujourd’hui, leur dire qu’à 20 ans on doit avoir un projet. Il est inacceptable qu’on laisse les jeunes sans projet, sans perspective. Aller au-delà en développant une culture de la prospective, de la réflexion, cela voudrait dire qu’il faudrait avoir à la sortie des lycées ou des collèges (j’avais monté cela en son temps en Poitou, l’idée n’a pas été suivie à l’époque, mais elle reste bonne et les départements la reprennent) ce que l’on appelle des “écoles de projets” pour ceux qui ne veulent pas faire d’études supérieures, afin d’aller chercher au fond d’eux-mêmes ce qu’ils ont comme ressorts, comme talents. Il n’y a pas de jeunes sans talents ni ressorts. Encore faut-il aller les chercher.
Là où la société aujourd’hui est profondément injuste, c’est quand elle laisse un jeune de 20 ans sans projet. Il ne faut pas faire la culture du projet définitif, se dire que l’on va rester toute sa vie dans l’épanouissement du projet qu’on a eu, mais il faut se dire que la dignité d’homme est de porter un projet.
Je fais un peu de la politique philosophique sur ce sujet, mais j’aime beaucoup la prospective pour cela : elle nous met face à des responsabilités. De toute façon l’histoire évoluera, des générations viendront après nous, on trouvera un certain nombre de solutions. La seule question, c’est : est-ce que nous sommes dignes d’être sur cette terre, et pour nous-mêmes, est-ce qu’on trouve suffisamment de dignité pour assumer le destin tragique de l’homme. Je pense pour ma part que ce destin tragique s’assume quand on porte des projets. Nous adultes, nous responsables, nous gens d’expérience, ce que nous avons à faire auprès des jeunes est d’essayer d’aller chercher dans leur cœur, dans leur âme, dans leurs tripes, quelque chose qui soit de nature à former un projet, qu’il soit sportif, associatif ou entrepreneurial. Et puis qu’ils en changent, car il ne faut pas se laisser enfermer dans un projet, mais qu’on ne laisse pas un jeune de 20 ans sans projet. S’il va dans l’enseignement supérieur il a son projet d’enseignement, s’il va ailleurs il faut que l’on trouve un certain nombre de projets. La prospective, c’est tout cet ensemble : faire qu’une société n’ait pas peur de son destin, mais qu’elle l’assume, à travers des projets collectifs et individuels .Voilà le fond de ma pensée, très librement.
M. Maurice PANGAUD, Président d’Honneur de la SELP : Monsieur le Premier Ministre, nous avons été bien sûr très intéressés par votre vision de la prospective, qui n’est pas une vision imposée, avez-vous dit, ni un schéma préconçu. Beaucoup de nos auditeurs, de nos amis qui sont ici, sont évidemment très concernés par les projets actuels concernant la réforme des collectivités locales. C’est un formidable dossier, on se rend bien compte de son importance. En tout cas sur le terrain nous le vivons, cette nécessité d’une réforme des collectivités locales, ou en tout cas d’un meilleur fonctionnement des collectivités locales entre elles, s’impose à nous, que ce soit au niveau de la région, du département, des communes, des communautés de communes, etc.
Vous avez assumé toutes les responsabilités au niveau national et régional : quelle est votre vision concernant ce projet de réforme ? Comment le voyez-vous ? Car je peux vous dire que sur le plan du territoire, nous sommes très impliqués.
M. THOMAS.- Dans le même ordre d’idée, nous avons une question à la table 15 à propos de l’amaigrissement du nombre des structures ou des collectivités locales, qui pourrait peut-être être bénéfique pour la France. La question est la suivante : par quelle structure faudrait-il commencer, combien de divisions, à quel niveau, et quels impacts pour le développement de la France ?
Il y a en outre une troisième question posée par la table à ma gauche, exprimée par M. RIVE, Directeur de l’IAE : comment peut se bâtir la réforme territoriale ? Plutôt du côté de blocs de compétences et de projets, ou plutôt sous forme de structures et de nombres, avec évidemment le problème de leur réduction ? Faut-il travailler par projets, ou par structures ?
Ces trois questions me paraissent être du même ordre.
M. RAFFARIN.- Vous avez réfléchi à tout cela !
Je vous l’ai dit, je suis réformateur sur les collectivités territoriales, parce que je suis décentralisateur. Si les collectivités territoriales restent dans leur millefeuille, dans leur interpénétration, leur gaspillage, dans l’organisation dispersée de leur action, elles seront à un moment ou un autre condamnées. Il faut donc bouger. Je parle sous le contrôle de François Noël BUFFET, qui, au Sénat, est Rapporteur de tout cela et joue un rôle important à la commission des lois. Nous travaillons tous les mercredis matins ensemble. Je dirai d’abord que je mets un cadre spécifique, il faut trouver un statut pour les grandes métropoles : c’est un point important, cela ne concerne pas toute la France, mais il faut le dire clairement.
Je parlais tout à l’heure de l’attractivité, première valeur d’une politique économique, nous avons besoin de nos grandes villes pour cela. Les grandes villes, surtout quand elles sont tournées vers le monde extérieur et l’international, il faut leur donner la capacité d’agir, de rayonner, il faut que nous ayons nos Barcelone et nos Munich chez nous, et que ce ne soit pas seulement Paris et l’Ile-de-France. Il ne faut pas avoir trop de métropoles, cela doit être compris entre quatre et sept, avec des statuts spécifiques, mais c’est important pour que l’on puisse avoir des effets leviers et des villes qui ont une adresse mondiale. Dans un monde où l’attractivité deviendra la règle, il faut savoir où on habite. L’adresse est très importante. Il faut que Lyon soit une adresse mondiale pour la France, et que cette adresse soit lisible, qu’on sache ce que l’on y fait.
Pour le reste, concernant les communes et communautés de communes on est à peu près en place. On garde les communes, sauf les trop petites, et on redessine l’intercommunalité quand elle a été faite sous des pressions un peu hasardeuses, quelquefois pour des satisfactions politiques, et que cela a produit des communautés de communes trop petites. On rationalise le tout, et on reste sur une intercommunalité de type collégial : la commune reste l’identité, elle délègue des compétences, et le système est collégial. On peut peut-être gagner en démocratie en faisant en sorte que celui qui siège à la communauté de communes soit connu de l’électeur, il y a sans doute quelques progrès de cette nature à faire.
La grosse difficulté se pose pour les départements et les régions. Un peu moins chez vous - encore que… - dans la mesure où vous avez une dimension régionale beaucoup plus forte que des régions qui sont à 1 ou 2 millions d’habitants, et où finalement la région et le département n’ont pas un écart de dimension tel, qu’ils font vraiment des actions différentes. Chez moi, le département de Charente-Maritime a un budget plus important que la région Poitou-Charentes, et il totalise 40 % de la population. L’un est à droite et l’autre à gauche, et on a sur ce territoire deux collectivités qui se font concurrence. Tout le monde fait à peu près tout, parce que les structures se ressemblent trop, et il y a dispersion de moyens.
Je pense qu’il faut chercher à diminuer le nombre d’élus, car nous en avons trop dans le dispositif global de la France. Il faut aussi, et surtout, économiser les structures et les dépenses, car ce n’est pas en diminuant le nombre d’élus qu’on fait des économies colossales, ce ne sont pas leurs indemnités qui vont plomber la France : c’est, derrière les élus, toute la structure d’organisation et toutes les dépenses générées par l’organisation, car derrière chaque structure il y a une dépense. C’est ce qui fait qu’il y a un endettement aujourd’hui, qui est le véritable problème de la France.
Pour département et région, je vois deux scénarios, dont l’un est en train de se dessiner.
Dans le premier, on considère que le département et la région vont vraiment séparer leurs rôles : on laisse au département la proximité, le social, la cohésion territoriale, on le garde tel qu’il est, et on agrandit les régions, en les portant à 5 ou 7 millions d’habitants, comme les régions espagnoles ou allemandes, c’est-à-dire que l’on divise leur nombre par deux. Elles seront beaucoup plus importantes. Les départements s’occupent de l’aménagement, de la cohésion territoriale, du social, et les grandes régions, en résumé, ont la stratégie de Lisbonne en place : l’économique, la recherche. On aura alors des régions très puissantes, avec la banque régionale, le fonds d’intervention régional, le Oséo régional, etc. Ainsi, s’il y a un plan social, la région aura assez de moyens pour être autour de la table et dire des choses, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. C’était un scénario qui séparait les deux échelons : l’un restait bien “cohésion sociale”, l’autre bien “développement économique”, en devenant beaucoup plus puissant. Les deux n’avaient pas d’interférence, mais des compétences bien définies. On divisait par deux le nombre de régions et on économisait ainsi 50 % de leur coût actuel. Ce n’est pas le scénario qui a été revenu, parce qu’il est compliqué de faire de grandes régions dans notre pays.
Le second scénario consiste à dire que l’on rapproche départements et régions : on remplace le conseiller général par un conseiller territorial, qui sera élu sur un territoire un peu plus grand, et qui siégera au département et à la région. Nous allons rapprocher ainsi les deux collectivités, en ayant les mêmes élus. Cela prendra du temps, car je vous rappelle que ce n’est pas en diminuant le nombre d’élus que l’on fera des économies. Tant que le département fera des dépenses et de l’endettement et que la région en fera aussi, cela fera toujours des dépenses et de l’endettement, mais à terme on va vers un rapprochement des collectivités qui fera que le service lycées de la région fusionnera avec le service collèges du département. On aura ainsi, progressivement, des économies. On gagne en nombre d’élus, et progressivement on va gagner en capacité à faire des économies de structure.
Dans un cas, selon moi, c’est le département qui reste, parce que c’est le lieu de la proximité, dans l’autre cas c’est la région qui restera, et le département va devenir une antenne locale du fait régional. C’est le schéma qui est en discussion aujourd’hui dans les Chambres de Commerce, où la région est l’espace qui lève l’impôt et qui a les responsabilités, le département étant un partenaire avec des responsabilités et un statut, mais une situation différente. Voilà les deux scénarios pour les collectivités locales. Il est clair que l’UMP a fait un très gros travail avec Dominique PERBEN et François Noël BUFFET.
Le système qui se dégage est un chemin vers la collectivité unique, avec une réforme qui pourrait être effective en 2014. Cela veut dire qu’en 2010 on élirait des conseillers régionaux, mais pas pour six ans : on va changer leur mandat et on les élirait pour quatre ans. En 2011, les conseillers généraux seraient élus pour trois ans. Tout le monde se retrouverait avec des élections générales en 2014, où l’on appliquerait la réforme en harmonisant les deux systèmes. C’est une réforme qui est en discussion. Je tiens vraiment à ce que l’on puisse déboucher sur une réforme, et je pense que c’est celle des conseillers territoriaux qui a le plus de chances de passer. C’est un des moyens que nous avons de répondre à la complexité de notre organisation administrative, à ses lourdeurs, et aussi à ses dépenses, car il faut alléger la dépense publique, y compris locale. Ce sera un match politique dur, mais pour lequel on est assez déterminé.
M. Hervé CHAMPEL, Gérant Champel Trading Equipment: La Chine planifie sur 50 ans, quand donc la France va-t-elle mettre en place son ministère du Plan ? Je voudrais rapprocher cela de l’idée du développement durable dont on a parlé à la table voisine pour compléter cette affaire, cette prospective de long terme qui me paraît quelque chose d’important.
M. RAFFARIN.- Cette affaire est très sérieuse. Je suis prudent sur la Chine, car j’y suis allé pour la première fois en 71, j’y vais régulièrement depuis, mais plus vous y allez et moins vous comprenez ! Quand on demandait à Paul Claudel, qui avait été Consul Général, ce qu’il pensait des Chinois, il répondait : “Votre question m’embarrasse, parce que je ne les connais pas tous” ! Je suis un peu dans cette situation.
Je voudrais vous dire que je suis frappé par quelque chose qui m’interpelle profondément, c’est qu’aujourd’hui les plus forts taux de croissance ne se réalisent pas dans les démocraties. Réfléchissons à cela. Les taux de croissance sont en Russie et en Chine. Il y a certes l’autorité - n’interprétez pas mal mes propos, je suis un démocrate et je tiens à la démocratie - mais je crois aussi que parmi les fonctions que la Chine et quelques autres nations ont développées, il y a le fait qu’elles sont moins obsédées que nous par le court terme. Elles ont engagé un certain nombre de politiques de moyen terme que nous, nous ne savons plus engager. C’est un point très important : il suffit de voir le délai que nous mettons à construire certains projets, comme un théâtre en ville. Ce sont des choses compliquées.
Nous avons un vrai problème de démocratie : les médias veulent de l’immédiat, la politique fonctionne aussi très souvent à l’immédiat, le citoyen demande de l’immédiat. On dit parfois que le parlement légifère trop, mais quand on est parlementaire et qu’on reçoit des gens, que nous demandent ces gens ? Ils nous demandent des lois ! Ce que voulait la FNSEA pour ses 50 ans, c’est une loi d’orientation agricole. L’UPA qui est passée juste après voulait, elle, une loi d’orientation pour l’artisanat. On est dans un pays où l’on a cet appel à la loi, à la complexité, mais chaque fois, c’est parce qu’on veut traiter le problème de l’urgence par une loi. Et au fond, on traite rarement un problème de l’urgence par la loi. Je suis donc assez d’accord avec la personne qui dit qu’on n’a pas aujourd’hui les outils pour les réflexions de moyen terme.
Je regrette pour ma part la disparition du Plan. Je pense qu’il fallait le modifier, mais garder un lieu de réflexion, un lieu où gauche et droite se rassemblaient. Quand vous faites discuter les gens pendant 10 ou 15 ans, les tensions ne sont pas les mêmes que quand vous les faites discuter des prochaines municipales. Vous rassemblez un certain nombre de personnes, vous les projetez dans une certaine perspective. On avait une DATAR : du temps du Général, elle était à Matignon, interministérielle, c’était quelque chose ! On avait des contrats de projet, des contrats de plan, un travail de réflexion. Dans notre organisation administrative, je pense qu’il faudra revoir un peu les choses.
Sur le grand emprunt, le Président de la République me disait ce matin : “Il faut que ce soit l’occasion de penser à une gouvernance nouvelle”. Mais il est certain que les fonds du grand emprunt, d’abord, ne doivent pas être gérés directement par Bercy. Il faut un compte spécial, il ne faut pas qu’ils aillent dans les trous pour payer le reste. Il faut sans doute des fonds dédiés, avec des gouvernances spécifiques, et pourquoi pas, dans les grandes métropoles, là où il y a de la fertilité en projets, avoir des implications territorialisées pour faire remonter des projets et bâtir un certain nombre de choses.
La prospective, qui était dans le passé très liée à l’aménagement du territoire, c’est-à-dire aux infrastructures, doit être dans l’avenir liée aux investissements et notamment aux outils financiers. Avec le FSI, avec tous les fonds d’intervention qui existent ou qui vont exister maintenant, il y a un travail de prospective à faire autour de l’investissement financier, où il faut doter de la matière grise pour essayer de sortir du ratio trimestriel. Si Michelin avait dû répondre aux exigences du ratio trimestriel, il n’existerait plus.
Je vais citer pour terminer une très belle phrase d’Edgar Morin : “Quand l’immédiat dévore, l’esprit dérive” ! Je crois qu’il faut faire en sorte que l’immédiat ne dévore pas, car personne n’a intérêt à ce que l’esprit dérive.
M. THOMAS.- Nous avons presque introduit la question suivante, qui a trait à l’emprunt : il s’agit de la nature des grands projets qui seraient susceptibles d’être financés par l’emprunt. Vous avez commencé d’y répondre. Toujours sur l’emprunt : un emprunt de 100 milliards est-il compatible avec la reprise de la consommation et la diminution du déficit ? Autrement dit, l’inflation n’est-elle pas la seule issue, une issue évidemment autre que la banqueroute ?
M. RAFFARIN.- Monsieur BETBEZE, je crois qu’on ne peut pas parler de faillite de la France. Je trouve absurde de dire cela. Ce n’est pas parce qu’on a un passif trop lourd qu’on n’a pas d’actifs. On a un compte d’exploitation très détérioré, mais parler de la faillite de la France n’a pas de sens aujourd’hui. Il faut être clair. La France a beaucoup d’actifs avec ses entreprises, son patrimoine, ses talents, ses universités, etc. Mais il est clair que nous avons une situation de finances publiques très détériorée. Le plus grave n’est pas tellement qu’elle soit détériorée, car les finances publiques américaines, avec 12 ou 13 % de déficit public, sont encore plus détériorées que les nôtres. Mais les Américains nous ont montré qu’ils étaient capables d’avoir des déficits publics, puis de repasser à des excédents. Les Canadiens ont montré qu’ils pouvaient, en trois ans, passer d’un déficit budgétaire à un excédent. Nous, depuis 1975, nous n’avons pas fait la preuve que nous étions capables de faire autre chose que des déficits. C’est notre fameux modèle social, qui nous vaut, dès que l’on touche à une prestation, des blocages très forts, malgré le consensus politique.
À l’hôpital, avec l’AME - c’est-à-dire le soin donné aux personnes étrangères - j’ai simplement voulu que l’on fasse un test d’identité. Je ne demandais pas que ces personnes ne soient pas soignées, bien sûr quelqu’un de malade dans la rue, même s’il est en situation régulière - et surtout s’il a la tuberculose -, c’est l’intérêt de tous de le soigner. En outre, nous sommes un pays qui sait accueillir : si quelqu’un est malade, on le soigne. Mais à partir du moment où ces soins sont organisés, vous avez quand même le droit, de mon point de vue, de connaître l’identité de la personne que vous soignez - ne serait-ce que pour voir combien de personnes se font soigner avec la même carte. Cela a provoqué une grève des médecins et des infirmières. L’AME était à 200 millions quand je suis arrivé, et elle était à 700 millions quand je suis parti. Aujourd’hui, elle est à 817 millions. Ça ne s’arrange pas !
Je note d’ailleurs que quand le Président de la République a annoncé un départ sur deux à la retraite, il a quand même dit que le CTP - c’est-à-dire un salaire d’un an pour un chômeur - allait être généralisé. Il est vraiment très difficile de toucher à notre système social, qui est la cause majeure de nos déséquilibres financiers. C’est une donnée importante.
Tout cela pour dire que la France n’est pas en faillite, notamment par rapport aux autres pays, et nous avons un actif. Tout notre problème aujourd’hui est de faire en sorte que l’on crée de la valeur, de la richesse. La question, c’est : qu’est-ce qui crée le mieux la richesse ? C’est vrai que si on prend l’argent du citoyen, il faut être sûr de faire mieux que lui. Ce n’est pas évident, car lui, quand il participe à la consommation, il est de plus en plus motivé par le développement durable, il pratique le tri sélectif, ce n’est pas un être irresponsable. Donc, quand on va lui dire “donne-moi un peu de ton épargne et je vais l’utiliser sur un certain nombre de projets”, il faut être assez exigeant dans la gouvernance pour être sûr que ces projets seront bons, et il faut notamment y mettre une dimension, nécessaire de mon point de vue, celle du moyen terme : naturellement, le consommateur n’a pas forcément lui-même le souci du moyen terme, il est toujours dévoré par l’immédiat. Il y a un certain nombre de sujets de technologie sur lesquels nous devons investir.
Je suis très heureux que le Président de la République nous mette dans la logique des grands projets. C’est pour cela que je préfère parler de grands projets plutôt que d’emprunt, car ce sont les grands projets qui légitiment l’emprunt et pas l’inverse. Il faut que ces grands projets, nous essayions de les bâtir assez proches du terrain, que ce soit le terrain régional ou que ce soit le terrain industriel, entrepreneurial.
Je prends l’exemple du véhicule électrique, dont on dit que c’est l’avenir. Cela fait maintenant 15 ans qu’une entreprise française, Heuliez, est capable de faire des véhicules électriques dotés de 200 km d’autonomie, mais PSA et Renault n’en veulent pas. Ils ne sont pas engagés sur ce sujet aujourd’hui. On pourra mettre tout l’argent que l’on veut sur le sujet, si les constructeurs ne sont pas motivés…
Un bon projet, c’est un projet d’avenir, un projet scientifique, technologique, industriel, relayé par un certain nombre de gens. Michel HAVARD (Député du Rhône) a été élu Président de l’Association Nationale HQE. La Haute Qualité Environnementale est un sujet important sur lequel on a une industrie du bâtiment, de grandes entreprises environnementales. Véolia, Suez et autres sont considérés dans le monde entier comme des intervenants majeurs de ces secteurs. Il y a sans doute là des projets sur lesquels on peut avoir de bonnes technologies, de bons laboratoires, mais aussi, derrière, des gens qui transforment de bonnes idées en emplois et en richesse.
Si on travaille sur le moyen terme, on peut développer y compris des sujets sur lesquels on est un peu plus faibles, comme les biotechnologies, les TIC, sur lesquels on peut faire des progrès.
En résumé, pour moi qui ai encore un peu cette culture libérale, il n’est pas évident que l’Etat fasse mieux que le citoyen. Il doit le montrer. Il faut donc être très exigeants, mais avoir une ambition exigeante de grands projets, c’est très positif. On rejoint la logique de la prospective, du projet de mettre ce pays en mouvement. De ce point de vue, l’emprunt est très positif, mais avec des projets qui sont sur le terrain, et non pas des projets que sortirait un cadre de Bercy.
Face à nos déficits, le Président de la République s’est engagé à ne pas augmenter les impôts. Il ne veut pas le faire, c’est un point clair, d’abord parce que ce serait contraire à ses engagements, et ensuite parce que cela appauvrirait la France. On va faire des économies grâce à la réforme de l’État, tout cela va prendre un peu de temps, et ce n’est pas si évident que cela. Même si on ne remplace qu’un fonctionnaire sur deux, celui qui part à la retraite va continuer à être payé. Vous avez des gains, mais tout cela n’est pas très rapide. Il y a le levier impôt, le levier réforme de l’État, le levier endettement qui ne se justifie que si on est capable de faire bien en termes de création de valeur. C’est un objectif qui est qualitativement très ambitieux.
Ce que les Français ont toujours préféré dans leur histoire, c’est l’inflation, mais elle ne dépend pas que de nous : nous sommes dans un système monétaire européen, et un certain nombre de gens vont sur le plan international être des acteurs qui auront leur mot à dire. Il y a naturellement tous ceux qui seraient bien contents de récupérer par l’inflation le coût de ces emprunts, mais on ne laissera pas déprécier les monnaies à l’extrême, surtout ceux qui ont beaucoup de réserves et qui sont les banquiers du monde.
Un pays sérieux aujourd’hui n’a que deux voies véritables s’il veut vraiment faire face : un, faire des économies (la réforme de l’Etat, des collectivités territoriales) ; et deux, par l’emprunt, lancer une gouvernance de cette mobilisation financière qui permette de générer des richesses et qui assure la modernisation de la France.
C’est difficile, mais je pense que c’est une voie que nous devons assumer avec une certaine détermination et confiance. Je crois que c’est faisable.
M. THOMAS.- Il reste deux thèmes.
La place du développement durable, dont on parle tant : dans cette perspective, est-ce vraiment une opportunité différente, nouvelle, qui se présente à nous ?
M. RAFFARIN.- Jean-Louis Borloo le dit : cela doit bien être vrai ! Et Cohn-Bendit, qui avait un passé en France un peu lourd, ne s’en tire pas mal. Cela doit bien vouloir dire que les Français accordent une certaine importance à cette thématique.
À franchement parler, je n’ai pas vraiment adhéré au film “Home”. J’ai bien aimé les images, mais le commentaire général… je connais bien cela, puisque je suis exactement dans cette génération de l’après-guerre, qui finalement n’a pas connu la guerre, a connu la croissance, n’a pas connu de grandes difficultés, voit les difficultés arriver, a peur pour ses retraites et veut faire peur aux jeunes qui arrivent derrière. Cette génération a noirci le monde, nous sommes une boursouflure de la démographie, et on transmet du stress aux jeunes. Je trouve cela dangereux, c’est simplement notre pyramide des âges qui fait que les gens de 60 ans aujourd’hui disent : “Nous, on n’a pas trouvé, et si on n’a pas trouvé c’est que c’est impossible” : donc on va décrire un monde très noir aux enfants, on les met dans des situations de gravité…
Je crois qu’il y a des choses qui sont exactes dans “Home”, mais pas cette condamnation à l’avance… Qu’on appelle à la technologie pour séquestrer le CO², qu’on appelle à la logique de lutte contre la déforestation, qu’on montre les efforts de la France pour sa forêt - il y a un autre ton à prendre que celui de la désespérance. Il est clair qu’il faut avoir confiance dans nos capacités humaines, et aussi mesurer les risques et les dangers qui sont connus, il faut en parler. Je ne nie pas le problème, mais je ne trouve pas forcément utile que tout le monde l’exploite, avec comme conséquence de donner aux jeunes une sorte de désespérance. Ce qui me navre le plus dans ce pays que j’aime, c’est de voir que les jeunes Français sont beaucoup plus pessimistes sur leur avenir que les jeunes Danois, les jeunes Suédois ou les jeunes Allemands .Le vrai problème de la France, c’est le pessimisme de nos jeunes. Arrêtons de leur faire penser qu’il n’y a que des impasses. Il n’y a pas plus d’impasses en France qu’il n’y en a en Suède, et il n’y a aucune raison pour qu’un jeune Français soit plus pessimiste qu’un jeune Suédois.
Je crois beaucoup qu’un certain nombre de choses vont changer, les moyens de transport en commun se développeront, nous ferons des efforts sur beaucoup de consommations ; c’est vrai que l’eau est devenue une richesse, qu’elle va devenir une force politique majeure comme l’a été le pétrole, mais ce n’est pas une raison pour que l’on ait peur de ces questions. C’est vrai aussi que M. Poutine, avec son gaz, fait de la politique. On fera demain de la politique avec l’eau, et peut-être aussi avec l’oxygène. Il faut traiter ces questions, mais l’humanité a eu un certain nombre de problèmes à traiter et a su les affronter. Je suis pour qu’on les observe, mais pas pour que la génération qui a été pendant longtemps une génération gâtée et qui a des anxiétés, sorte de ses anxiétés en les transférant sur les jeunes. J’ai confiance dans la jeunesse de mon pays.
M. THOMAS.- Cela nous amène à la dernière question, posée par un représentant de la “boursouflure démographique” : je me tourne vers le Professeur Jacques BICHOT, Président d’Honneur de la SEPL, qui dit “Mais alors, avec tout cela, quelle prospective pour nos retraites” ?
M. RAFFARIN.- Je suis très heureux de vous voir, Monsieur bichot. J’ai beaucoup entendu parler de vous. Concernant les retraites, la situation est connue : de plus en plus de gens qui touchent, de moins en moins de gens qui contribuent. Je pense qu’on a tout de même fait un gros travail avec l’augmentation de la durée de cotisation. Ce qui me paraît d’ailleurs mettre un peu de côté cette date du départ de l’âge à la retraite qui est un peu mythique, et je vois qu’en ce moment c’est au cœur du débat politique. Mais au fond, on pourra partir à 60 ans, à 65 ans ou à 70 ans. La question majeure, c’est le taux de remplacement, c’est-à-dire le niveau de retraite, et si vous partez à 65 ans il y aura un meilleur taux de remplacement que si vous partez à 60 ans. Il est clair que nous avons des difficultés sur ces sujets. On est déjà passé à 41 ans de cotisation, on passera à 42 ans .De toute façon, la retraite ne sera pas uniquement financée par le système de répartition, il nous faudra des systèmes mixtes. C’est un peu la difficulté que nous avons en France, de toujours vouloir, avec notre réflexion idéologique, choisir un système et bannir l’autre, alors que les deux sont utiles. De ce point de vue, le yin et le yang chinois sont mieux structurants de la pensée que ne l’est notre système. On cherche toujours le modèle qui va tuer l’autre. Nous avons été élevés dans cette idée, à la fois cartésienne et marxiste, de la synthèse qui allait rassembler les deux. Il nous faut les deux systèmes qui fonctionnent : le système de répartition avec des durées allongées, et le système de capitalisation. Il est clair que ce sont des sujets sur lesquels la démographie est aujourd’hui déterminante. Une de mes découvertes importantes à Matignon, c’est de voir combien la démographie n’était pas une science économique à part entière dans les allées du pouvoir. Bien des sujets (la construction des lycées, les places dans les universités, les places dans les maisons de retraite, etc.), qui sont démographiquement prévisibles, ne sont pas traités dans notre pays.
Je pense que nous aurons une nouvelle négociation en 2010, les questions de la loi de 2003 seront reposées, et nous allons rediscuter à la fois de la durée de cotisation et des produits de la retraite par capitalisation. Dans ce contexte, la CFDT demande à ce que l’on intègre les questions de pénibilité : nous essaierons de le faire, mais ce n’est pas facile. Nous avons pu le faire dans la première loi sur ceux qui avaient commencé à travailler à 14 ou 15 ans, je ne suis pas sûr que nous pourrons le faire après.
Chers amis, en conclusion, je voudrais terminer sur les jeunes, justement, et sur l’état d’esprit dans notre société. Au fond, ce qui me frappe et qui me donne espoir, c’est de voir que la France, grâce notamment à l’énergie qui est développée, regarde le monde avec une certaine lucidité: c’est cela la prospective, regarder le monde avec lucidité. Le fait que l’on soit sortis des idéologies - François Revel disait que l’idéologie, c’est la pensée que l’on essaie de mettre dans votre tête pour penser à votre place : c’est un peu vrai, c’est la déresponsabilisation de l’individu. Quand on a une certaine lucidité, une capacité d’énergie, on peut mobiliser notre pays, dans lequel il y a toutes les forces nécessaires pour faire face à ces difficultés. On n’a pas aujourd’hui à penser que nous sommes sur un continent condamné, ni dans un pays en déclin, pour peu que l’on regarde le monde et que l’on affronte un certain nombre de difficultés.
Et surtout, que l’on dise la vérité : c’est peut-être parce que j’ai pris une position un peu différente, que je suis plus ferme sur cette question, mais je crois qu’il faut pouvoir dire la vérité aux uns et aux autres. Dire à Mme Bachelot que l’on ne peut pas faire la réforme des hôpitaux sans les médecins. Il faut pouvoir dire aussi aux étudiants qui font grève qu’ils regardent le monde entier, tous ces jeunes qui travaillent et qui n’ont qu’une idée, c’est de réussir. Je me souviens d’un débat avec de jeunes étudiants chinois, qui me disaient que les 35 heures, c’était chez eux le temps de sommeil ! Je me souviens d’un jeune polytechnicien à Shanghai, qui après ses quatre années à Polytechnique vient faire une cinquième année de mathématiques en Chine. Je suis allé le voir car j’avais envie de parler un peu avec lui, et je lui ai dit que cela devait très difficile de faire des études en chinois. Il m’a répondu : “Vous savez, Monsieur, ce qui est difficile ici, ce sont les mathématiques”.
On est dans un univers qui bouge énormément : c’est la responsabilité des adultes que nous sommes de ne surtout pas laisser penser à nos enfants que nous avons un monde protégé, un monde qui a ses propres problèmes et ses solutions. Nous sommes dans un monde ouvert, c’est pour cela que la France a des chances, que nos territoires ont des chances, que la beauté de la France, tout ce qui est notre histoire, histoire révolutionnaire mais aussi histoire de sagesse, de pensée et de philosophie, que tout ce qui est aujourd’hui le patrimoine de la France est tout à fait moderne pour parler au monde. Nous n’avons aucun handicap dans le monde, pourvu que nous voulions bien cesser de parler entre nous-mêmes. Je vous remercie.
M. THOMAS.- Eh bien, place maintenant au dessert.
Puisqu’il faut dire la vérité, Monsieur le Premier Ministre, vous nous avez enchantés !
Remise de la médaille de l’Hôte d’Honneur 2009 de la SEPL
M. Marc BONNET.- Nous avons une tradition, celle de remettre une médaille à notre Hôte d’Honneur.
Je suis donc très heureux de la remettre ce soir au Premier Ministre, M. RAFFARIN.
Les propos qu’il vous nous avez tenus nous éclairent. Nous sommes, à la SEPL, une société de prospective au niveau de la métropole. Les perspectives que vous avez évoquées nous devons les retranscrire au niveau de notre territoire. Il y a bien sûr toutes les idées que nous avons déjà développées cette année dans le cadre de notre thème sur l’industrie au niveau de la métropole lyonnaise et de Rhône-Alpes, et ce que nous allons entreprendre l’année prochaine sur la fertilisation croisée entre recherche, services et industrie, pour maintenir et développer notre compétitivité au niveau mondial dans cette région, en lien bien sûr avec la politique française et la politique européenne.
Monsieur le Premier Ministre, nous vous remercions d’être venu nous soutenir et nous éclairer, et nous vous prions d’accepter la médaille de l’Hôte d’Honneur 2009 de la Société d’Économie Politique de Lyon, en souvenir de votre passage à Lyon.
(Remise de la médaille)
M. RAFFARIN.- Je suis très touché, et je vous en remercie beaucoup. Pour terminer, si vous le permettez, Monsieur le Président, je vous dirai que le sujet que nous avons choisi ensemble est un sujet sur lequel j’ai beaucoup réfléchi. Vous voyez que ma réflexion n’est pas à ce jour fermée, mais je voudrais vous dire ce qui m’a amené à réfléchir sur l’attractivité.
C’était un jour de 92 ou 93, à Rochefort, en Charente-Maritime. On inaugurait une très belle usine de 700 emplois, une usine américaine qui venait à Rochefort, qui avait choisi la France, qui avait choisi la Région Poitou-Charentes, et le département de Charente-Maritime.
Nous étions tous là, réunis, avec nos belles écharpes, nous avons fait tous de superbes discours.
Le maire a expliqué que grâce aux services municipaux, grâce à cette performance municipale, cette entreprise américaine avait traversé l’Atlantique pour venir à Rochefort.
Le Président du Conseil général a expliqué que grâce à l’agence technique départementale, grâce à la pertinence de ses collaborateurs, ils avaient traversé l’Atlantique et étaient venus à Rochefort.
Moi, je représentais le Conseil Régional et j’ai expliqué que grâce au service de formation, on avait pu permettre à cette entreprise de venir.
Ce jour-là, non seulement le préfet de région était présent, mais en plus on avait fait venir le Ministre de la DATAR, qui a expliqué que grâce aux travaux de prospection, grâce à cette pertinence, on avait détecté cette entreprise là-bas aux Etats-Unis pour qu’elle vienne à Rochefort.
On était tous rassemblés, dans notre millefeuille d’heureux et bienheureux, et quand le chef de cette entreprise américaine est monté à la tribune, dans un français parfait, il a dit : “Si vous saviez le bonheur qui est le mien de créer des emplois dans ma ville natale” !

