«La tension entre Chine et Etats-Unis va marquer les quinze prochaines années, même si Donald Trump n’est pas reconduit dans ses fonctions fin 2020.» Jean-Pierre Raffarin

«L’Europe a cru, plus naïvement que d’autres, que la mondialisation était “win-win”. Elle a du mal à réaliser qu’elle doit devenir une puissance capable de se faire respecter.» Hubert Védrine

 

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JEAN-PIERRE RAFFARIN ET HUBERT VEDRINE, de sensibilités politiques différentes, et aujourd’hui retirés de la vie politique, continuent à éclairer les décideurs de leur réflexion sur les grands enjeux du monde. L’ancien Premier ministre de Jacques Chirac et l’ex-ministre des Affaires étrangères et secrétaire général de l’Élysée de François Mitterrand se sont confiés à l’Opinion sur les enseignements à tirer de la crise sanitaire provoquée par le coronavirus. Ils pointent du doigt notre mode de vie dans un monde globalisé et déplorent l’absence de leadership au niveau international, à l’heure où l’affrontement sino-africain et la faiblesse de l’Europe permettent difficilement de dégager des consensus. Enfin, ils appellent les différents pays de l’Union européenne à redéfinir les périmètres de souveraineté nationale et communautaire.

 

Comment jugez-vous la réponse globale à la pandémie ?

Jean-Pierre Raffarin : Nous vivons une pandémie mondiale dont la réponse repose sur un principe d’éradication nationale. C’est là notre plus grande faiblesse, il devrait y avoir un plan d’éradication mondial car, tant que le virus circulera sur la planète, la crise ne sera pas jugulée. Or il y a un manque de leadership international, y compris par ceux qui développent une diplomatie sanitaire. Les Chinois mesurent bien que leur système politique les isole d’une partie du monde, et donc ils se font plus discrets sur leurs grands projets internationaux tels que les Nouvelles routes de la soie. L’octroi de leur aide internationale participe au renforcement de leur propre diplomatie et véhicule un message de confiance à la population nationale. La Russie met aussi en scène son soutien quand elle envoie un avion aux États-Unis pour venir en aide au peuple américain. C’est la même chose pour Cuba et ses médecins envoyés en Lombardie. Les Etats- Unis, avec leurs services de renseignements, ont aussi une diplomatie offensive. Chacun joue ses propres cartes, à l’exception de la recherche collective du vaccin, mais sans de véritables initiatives pour mener un jeu collectif. Le monde a plus besoin de coopération que de propagande.

Hubert Védrine : Il est trop tôt pour en juger. Une évaluation systématique des politiques de tous les pays, de tous les gouvernements, de toutes les organisations devra être faite le moment venu. Il sera aussi vital de mieux comprendre les mécanismes de passage des virus de l’animal à l’homme et les raisons du retard initial de détection et d’information, de la sous-estimation de l’épidémie au début, des contradictions nombreuses entre scientifiques et médecins par la suite. Il faudra également comprendre les raisons pour lesquelles les avertissements de la CIA ou de Bill Gates n’ont pas été entendus. Enfin, il faudra examiner les raisons idéologiques, économiques, industrielles de l’impréparation de la plupart des pays, mis à part la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong, Singapour, et l’Allemagne.

 

Lors du règlement de la crise financière de 2008-2009, la réponse internationale n’avait-elle pas été davantage coordonnée ?

J.-P. R. : En 2008, alors président de l’Union européenne, Nicolas Sarkozy avait pris l’initiative avec les présidents Bush puis Obama d’organiser une réponse mondiale, économique et politique, via le G20. Celle-ci avait vu une coopération à trois niveaux : entre les leaders, les institutions financières et les acteurs économiques. Aujourd’hui, les États- Unis, l’Europe et la Chine sont les mieux placés pour mobiliser les efforts financiers, humains, militaires, alimentaires et médicaux nécessaires à la réponse globale, à condition qu’ils travaillent ensemble et qu’ils s’ouvrent aux autres acteurs du développement de l’Afrique. Et le G20 est l’instance la plus appropriée pour assurer la coordination internationale. Mais, dans les faits, les États-Unis sont dans la logique de « l’America alone ». Ils cherchent à rester la première puissance du monde sans assurer la responsabilité de leadership qui en découle. La Chine est freinée dans ses initiatives par sa tension et sa compétition avec les Etats-Unis. L’Europe, meurtrie et paralysée par ses divisions internes, est impuissante à exercer le moindre effet d’entraînement. Donc, les Etats, repliés sur eux-mêmes, sont entrés dans une logique de guerre nationale. En Europe et en Asie, on prépare déjà le déconfinement et l’après-crise. Mais on ne la pense pas assez au niveau mondial où il n’y aura pas de leadership sans générosité. Tant qu’un continent sera malade, les échanges ne reprendront que partiellement. On risque de voir cette fragilité s’exprimer dans le cas de l’Afrique, dans et au-delà de la crise sanitaire, notamment sur les approvisionnements en riz, alors que la dépendance du continent est forte par rapport à cette denrée largement importée. Trois organisations internationales, l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) viennent d’ailleurs de tirer la sonnette d’alarme sur la tragédie annoncée.

 

Ces perturbations des chaînes d’approvisionnement montrent- elles, selon vous, que les partisans d’une mondialisation à tout va se sont trompés ?

V. : En effet, les partisans, les acteurs de la globalisation sino- américaine financiarisée et dérégulée des quarante dernières années ont été trop loin. Trop de décisions de mondialisation industrielle ont été prises sur la seule base de l’opportunisme salariale. La dépendance extrême que cela a entraînée pour un pays comme la France par rapport à des fournisseurs extérieurs (Chine, Inde) a été sous-estimée ou considérée comme négligeable. Notons que l’Allemagne, qui a su garder des cultures industrielles, y compris chimiques, n’a pas fait cette erreur. Ce sera à corriger. Mais relocalisation signifie réindustrialisation : cela ne se fait pas du jour au lendemain, surtout en France, pays ravagé par la croyance des « entreprises sans usines ». Il faudra fixer des critères, des seuils, des taux, et élaborer une feuille de route.

 

Comment l’Europe doit-elle se positionner, alors que les États- Unis ont fait le choix de la confrontation avec la Chine ?

J.-P. R. : Le coronavirus et son contexte morbide renforcent la tension du duopole sino-américain, déjà engagé dans une compétition commerciale, technologique et politique. Cela entraîne une secousse de l’économie chinoise, et plus d’incertitudes du côté américain. Et comme la réponse chinoise est perçue aux États-Unis comme une humiliation, ces derniers vont vouloir en retour lui en faire payer le prix. Cette tension va marquer les quinze prochaines années même si Donald Trump n’est pas reconduit dans ses fonctions fin 2020. Le positionnement contre la Chine obtient un consensus fort au sein du Congrès. Dans ce contexte, on voit partout les logiques de propagande se développer, c’est contre-productif ! L’Europe devra garder une position d’équilibre, parler à tout le monde et avoir une coopération aussi bien avec les États-Unis que la Chine. C’est un héritage de notre vision gaullienne et la seule manière d’exister face à ces deux grandes puissances, à condition de jouer davantage l’unité européenne. L’UE ne pourra sortir de cette guerre de la division sans retrouver une unité de vue et d’actions. La Chine défend ses intérêts depuis longtemps, ce n’est pas une surprise. Elle recherche la coopération avec l’Europe. Le fait nouveau est que les Etats-Unis expriment depuis plusieurs années une certaine hostilité vis-à-vis de l’Europe. Et le recours plus fréquent, depuis Barack Obama, à l’extraterritorialité des lois américaines nuit à nos intérêts dans le monde. Les sujets de tensions sont nombreux : accords de Paris, Iran, Brexit, Otan, Syrie… Cela nécessite un réveil européen pour promouvoir notre modèle politique et économique basé notamment sur une croissance verte. Nous n’avons pas en tout point les mêmes valeurs que les États-Unis, notamment notre attachement à la protection de la planète. On en revient à une question du leadership. Emmanuel Macron possède les atouts dans son jeu, mais il n’y a pas de leadership possible sans partager cette responsabilité avec l’Allemagne avec laquelle l’Elysée doit renforcer sa concertation et le travail conjoint. Ensuite, le couple franco-allemand devra agréger des dynamiques dans les autres pays membres, au nord, au sud et à l’est de l’Europe.

V. : Les États-Unis essayent en effet maintenant d’enrayer la montée de la Chine vers l’hégémonie. C’est un changement radical de politique par rapport aux dernières décennies. Et cela a un impact sur le monde entier, notamment sur l’Europe. On sait que l’Europe a cru, plus naïvement que d’autres, que la mondialisation était « win-win ». Elle a du mal à réaliser qu’elle doit devenir une puissance capable de se faire respecter. Nous devons le faire par rapport aux Etats-Unis, avec lesquels nous sommes alliés mais sur lesquels nous ne devons pas nous aligner, d’autant que leur politique de sanctions unilatérales est inique. Mais nous devons le faire aussi bien par rapport à la Chine : il faut rechercher des relations équilibrées, et donc faire en sorte que la Chine n’abuse pas de sa puissance nouvelle. Tout cela dépend de nous, et de notre volonté. Il faut que l’Europe arrive à se faire respecter des uns et des autres, qu’elle n’ait pas à subir, ni à choisir, et qu’elle affirme ses positions. Là aussi, cela suppose une vraie volonté stratégique, militaire, industrielle, technologique, etc. Comme le disait le Président Mao, nous devons compter sur nos propres forces !

 

Quels sont les périmètres de souveraineté à sauvegarder ?

J.-P. R. : Nous ne devons pas choisir entre la souveraineté et la coopération, il faut les deux. Oui à la souveraineté, mais la pandémie montre aussi l’interdépendance mondiale, même si certains feignent de découvrir que la Chine est la première économie du monde en parité de pouvoir d’achat depuis 2014. Oui, il sera nécessaire de renforcer nos périmètres de sauvegarde en choisissant nos secteurs stratégiques dans la production médicale, la sécurité alimentaire et la défense… Cela nous permettra de relocaliser une part de souveraineté à condition de bien la définir. Une réflexion nationale du type de celles que menait autrefois le commissariat général au Plan sera nécessaire pour définir le périmètre de notre souveraineté. Un secteur comme l’acier, par exemple, mériterait d’être ajoutée à ce périmètre de sauvegarde. Il est essentiel pour notre aéronautique. Il faudra aussi faire évoluer les lois de l’OMC et soumettre ce périmètre de sauvegarde à la régulation internationale. Il faudra enfin inventer une nouvelle forme de solidarité internationale. Par exemple, quand un pays est dépendant commercialement d’un autre, il devrait y avoir des clauses pour obtenir un soutien prioritaire en temps de crise.

V. : Je suis tout à fait d’accord. Il faut non seulement faire évoluer mais aussi corriger les lois de l’OMC. Tout se tient. Délocaliser, cela veut dire réindustrialiser : quoi, comment et à quel rythme ? Il faudra se prononcer. Et l’impératif de la reconquête de la souveraineté nous obligera à redéfinir plus clairement ce qui est stratégique ou pas d’un point de vue national ou européen.

 

Pensez-vous aussi que l’Europe et la France doivent faire le pari d’une économie verte ?

V. : Évidemment ! Ne pas intensifier la transition vers une économie verte, ce que j’appelle « l’écologisation », serait un pari très dangereux. Il est évident que ce sont les déboisements inconsidérés, et l’extension de l’agro- industrie et de l’urbanisation qui ont « déconfiné » les virus ! Il ne s’agit pas de passer du jour au lendemain à une économie complètement écologique, bien sûr, mais d’avancer dans ce sens, dans l’industrie, dans l’agriculture, dans les transports, dans la construction, etc. Et par conséquent, il faut tout faire pour que Mme Von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, ne renonce pas à son Green Deal, bien au contraire. Ce n’est pas antiéconomique. De toute façon, l’économie de demain et l’écologisation sont destinées à se fondre.

 

Interview Pascal AIRAULT

16 avril 2020, L’Opinion