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Créé en 2012, l’Institut d’Iconomie rassemble des experts de divers horizons, de l’économie à la philosophie, en passant par l’histoire et surtout l’informatique. L’iconomie donne le modèle d’une économie informatisée qui se veut, par hypothèse, efficace, et qui établit les conditions d’efficacité de l’évaluation des situations et des comportements, pour reprendre la présentation de l’Institut.

Le dernier ouvrage publié par l’Institut porte sur les cryptomonnaies, les monnaies touchées à leur tour par l’informatisation. Il s’agit d’un ensemble de contributions de spécialistes de haut niveau, venus de l’économie, de la finance et de l’informatique.

Le sous-titre tectonique des monnaies et l’évocation de la masse continentale compacte qui recouvrait la Terre reflètent bien les phénomènes monétaires que connaît le monde d’aujourd’hui. Des profondeurs de la terre surgissent des forces, avec les craquements, les surgissements et la disparition de continents qui s’ensuivent. Les cryptomonnaies sont ces forces telluriques qui naissent de la rencontre entre l’informatique à laquelle rien n’échappe et une imagination qui modèle le réel.  

L’ouvrage procède à un recensement des nouveaux acteurs qui peuplent ainsi l’univers des cryptomonnaies. Pas toutes, car ils sont plusieurs milliers, mais celles qui comptent le plus : Bitcoin (70 % du marché), Diem, Ethereum, Zcoin, Zcash, Litecoin, Tether, XRP… Une capitalisation de plus de 1000 milliards de dollars aujourd’hui. Peut-être bientôt plus que la valeur des billets en circulation dans le monde !

Normalement sans actif sous-jacent ou sans être l’émanation d’un pouvoir souverain, la cryptomonnaie Bitcoin repose avant tout sur la confiance. La commodité de son usage (instantanéité espérée et faible coût de la transaction), discrétion absolue, sécurité résultant du recours aux blockchains, avec la conviction que la rareté programmée par un algorithme (émissions prédéterminées et décroissantes, produit d’un algorithme réputé indépendant) ne peut que la renchérir et donc enrichir les détenteurs. D’où son envolée vers des sommets : avec 5 000 bitcoins, on pouvait acheter une pizza en 2010, aujourd’hui avec le même nombre de Bitcoins, on pourrait acheter aujourd’hui plusieurs chaînes de restaurants.

Mais, la confiance est fragile. Les cryptomonnaies sont devenues des objets de spéculation, de fraude aux contrôles des changes, un instrument de blanchiment et d’activités répréhensibles. Des failles dans les programmes informatiques offrent aux cambrioleurs des occasions de faire un « casse », tandis que le versement de rançons est couvert par l’anonymat des transactions ! Le Bitcoin n’est pas aussi décentralisé qu’annoncé car l’essentiel des monnaies cryptées émises sont entre les mains d’un relativement petit nombre d’individus tandis que plus de 50% des mineurs, ces orpailleurs numériques, sont chinois. Sans oublier d’évoquer que la production de Bitcoin est très vorace en énergie : l’équivalent de la consommation annuelle d’électricité de la Thaïlande, dit-on …

Au-delà de ces infractions ou de cet esprit de lucre, les auteurs manifestent leurs inquiétudes, car des phénomènes non maîtrisés peuvent déclencher une crise monétaire débouchant elle-même sur une crise économique, entraînant la déstabilisation des institutions. 

A côté de ce risque, les auteurs s’attachent alors à la question des cryptomonnaies souveraines, celles voulues par les grandes puissances, et le combat de titans que celles-ci engagent contre les avatars privés de la monnaie mais d’abord entre elles …

« Alors que la domination commerciale et judiciaire du dollar a fait du monde un continent monétaire aussi compact que la Pangée, ce continent pourrait être brisé, comme par une tectonique des plaques, en trois morceaux dominés chacun par une grande monnaie : le crypto dollar, le crypto euro et le crypto yuan ». Le ton est donné dès le propos liminaire.

L’innovation monétaire amorce un bouleversement géopolitique qui paraît irrésistible, même si les États-Unis résistent farouchement afin de préserver les privilèges du dollar.

La Chine gagne, les uns après les autres, les attributs de l’hyperpuissance (PIB, sciences et hautes technologies, armée, influence extérieure…), mais elle se trouve encore, comme le reste du monde, sous tutelle monétaire américaine. Le dollar est un instrument d’exécution extraterritorial des lois américaines, entravant la politique étrangère de la Chine (et d’autres) qui ne peut commercer avec qui elle entend.

Contourner le dollar pourrait alors être facilité par le cryptoyuan, au contraire des tentatives précédentes qui ont échoué ou montré leurs limites.

A cet effet, la Chine dépose tous les brevets qu’il faut pour prendre le leadership en matière de monnaie cryptée (130 brevets), de blockchain (1100 brevets) et d’intelligence artificielle. Elle lance des expériences en grandeur nature sur son sol pour certainement afficher son avance avec une large mise en circulation de l’e-yuan lors des jeux Olympiques d’hiver l’an prochain.

Fort de cette avance technologique et de ce vécu, Pékin pourra élargir les paiements internationaux en monnaie cryptée et non plus en dollars. L’initiative des routes de la soie en fournit les points d’appui. La Chine pourra répondre ou susciter des demandes comme celles d’une Afrique en mal de la monnaie commune pour faciliter l’intégration commerciale du Continent et qui pourrait la trouver dans une crypto monnaie africaine, soutenue par les Chinois.

Washington et Francfort ne peuvent rester inactifs face à ces menaces privées et au e-yuan qui risquent d’affaiblir le dollar dans sa fonction internationale.

Le Congrès américain a d’abord rogné les ailes sinon tué la cryptomonnaie de Facebook, la Libra devenue le Diem. En effet, pour répondre aux critiques et aux mesures d’encadrement, se mettent en place des cryptomonnaies qui tiennent plus du currency board que de l’inspiration du Père fondateur, l’énigmatique Satoshi Nakamoto, pour qui le Bitcoin devait marquer une rupture avec le système financier classique.

La Libra est devenue le Diem et peut se décliner dans toutes les devises, dont le dollar. Le Diem n’est pas le rejeton d’un algorithme mais est assis sur des sous-jacents, des monnaies souveraines, des actifs financiers.

Mais cela n’a pas suffi à convaincre les autorités américaines de l’innocuité de ce produit de substitution et un coup d’arrêt a été donné au Diem, ainsi confiné à un rôle de jeton électronique.  Le Stable Coin Act comporte en effet des obligations qui vont à rebours des caractéristiques d’une cryptomonnaie qui n’aurait plus rien de cryptées : enregistrement, déclaration à l’administration fiscale…

En outre, pour l’heure, la FED se hâte avec une sage lenteur sur la création d’un cryptodollar, avec l’encouragement des grandes banques américaines qui ne se montrent guère désireuses de voir arriver un concurrent dans leurs systèmes de dépôts et de compensations.

Certains pays de la zone euro se montrent plus actifs, mais comme le souligne l’ouvrage, la complexité vient des situations différentes des Etats membres et des procédures de décision liées à la démocratie. La zone euro demeure une mosaïque de pays, source de délais et d’hésitations pour développer un e-euro.

Pour la France, l’ouvrage s’achève sur une note désabusée en dénonçant l’écart entre le goût des dirigeants pour la parole plutôt que pour l’effort de comprendre les ressorts du numérique, aggravé par l’attachement des régulateurs au mythe de la concurrence pure et parfaite, alors que nous sommes dans un monde qui en est très éloigné.

Ce jugement est certainement sévère mais l’ouvrage de l’Institut d’Iconomie doit contribuer à réduire cet écart et à déciller les yeux des régulateurs, à la fois par son aspect pédagogique, la clarté des présentations et le réalisme des analyses.

Donc à lire par les dirigeants et les régulateurs, mais pas seulement, car nous serons tous affectés par la secousse tellurique qui gronde et qui peut disloquer notre monde monétaire et économique, si nous n’y prenons garde.

Serge DEGALLAIX

Directeur Général

Fondation Prospective et Innovation