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Il y a bientôt 50 ans, le Club de Rome créait un choc en titrant « Halte à la croissance ? » un rapport qu’il avait demandé au MIT.

Le « ? » paraissait introduire un doute mais la lecture conduisait à ne pas en avoir et à penser qu’un « ! » serait plus approprié qu’un « ? ». Le rapport dû à l’économiste Dennis Meadows et à son équipe s’intitulait en anglais de façon moins dramatique « les limites de la croissance ».

« Halte à la croissance », non pas parce que la planète aurait atteint un niveau de développement économique et social tel que chacun recevrait selon ses besoins, pour suivre l’utopie de Karl Marx, ou celle de l’économiste Stuart Mill du milieu du XIXème siècle, qui résultait d’un choix hédoniste de gens exempts des labeurs les plus pénibles  qui jouiraient de suffisamment de loisirs pour leur permettre de cultiver librement les grâces de la vie mais, de manière plus tragique  parce que les ressources alimentaires et minières de la planète seront  rapidement épuisées, si le rythme actuel de leur exploitation se poursuivait.

Ce rapport avait naturellement suscité des débats animés. La préconisation du rapport était sans appel : il faut parvenir à un « état stationnaire » de l’économie mondiale, avec un équilibre statique entre les richesses nationales et la population. Moins d’humains avec moins de richesses produites pour préserver le capital agricole, minier du globe et contenir la pollution dans des proportions acceptables.

L’interaction de cinq facteurs provoque ce phénomène d’épuisement des richesses naturelles : population, urbanisation, industrialisation, alimentation et pollution.

Le raisonnement est exponentiel et non linéaire, à la Malthus. Les pentes de la croissance sont de plus en plus pentues, pour approcher la verticale au fil des ans.

Les prophéties du rapport sont sombres pour l’humanité quant à la disponibilité des ressources de base. Bien sûr, on pourrait gagner quelques années en réduisant le rythme des consommations ou par le progrès technologique mais l’issue ne changerait pas… Le rapport du Club de Rome n’était pas le plus apocalyptique des travaux menés sur la question de la disparition inéluctables des matières premières. Ces rapports sont aujourd’hui – charitablement – oubliés comme celui de C.K Leith qui, en 1935, prédisait, à l’instar du Club de Rome, la fin des ressources en 1950, date à laquelle, le rapport Paley, commandé par le Président Truman, mettait en garde contre les graves pénuries à venir et les risques pour la sécurité nationale

 

Toutes ces extrapolations se sont révélées inexactes ou très exagérées. Elles reposaient sur des hypothèses de croissance et de disponibilités physiques des matières premières qui ont été infirmées par les faits. Le monde ne manque aujourd’hui ni de pétrole, ni de minerais, ni de produits agricoles. A côté de la protection de l’environnement, la vraie question est celle de leur répartition géographique et des inégalités de revenus.

 

Un rapide coup d’œil sur les projections et les réalisations cinquante ans après.

 

  • – La population

Les projections démographiques sont réputées être les plus fiables car elles partent de bases établies (population actuelle, taux de fécondité et de mortalité qui varient lentement). Le rapport Meadows estimait « impossible » que la population mondiale en 2000 soit inférieure à 7 milliards et à 8 milliards en 2010. Dans les faits, elle a été de 6,1 milliards en 2000 et de 6,8 en 2010. Pour 2030, l’estimation du rapport était de 14 milliards. Elle est en 2020 inférieure à 8 milliards et devrait atteindre, selon les projections de l’ONU, 8,5 milliards en 2030. Lors de la sortie du rapport, le grand démographe français Alfred Sauvy avait vivement critiqué ces extrapolations, en faisant valoir la capacité de l’homme à réagir aux défis qu’il doit affronter et en mettant en garde contre toute abstraction intellectuelle.

 

  • – La production industrielle (en fait le PIB)

Second facteur essentiel dans le raisonnement du rapport de Dennis Meadows, la production industrielle, qui regroupe en fait l’industrie mais aussi l’agriculture et les services.

Là également, les données prises en compte sont considérées comme des variables presque fixes, cela au nom de « systèmes sociaux et économiques compliqués, stables et qui changent plutôt lentement que rapidement ». C’était ignorer les éléments « disruptifs » comme l’émergence de la Chine ou, à contrario, le coup d’arrêt donné à la croissance du Japon. La comparaison entre les projections et la réalité sont édifiantes car le Japon serait plus de deux fois plus riche que les Etats-Unis et quatre fois plus que l’Allemagne tandis que l’Inde ferait mieux que la Chine. Naturellement de telles erreurs sont normales, inévitables, la prévision est un art difficile et les erreurs admissibles, mais s’imposent l’humilité et la prudence quant à des prescriptions radicales qui écartent toute divergence et qui tiennent pour acquises les situations actuelles.

Croissance démographique et croissance des PIB par habitant sont les valeurs clés du rapport car elles conduisent logiquement à se demander si la planète sera à même de fournir tous les biens nécessaires à ces consommateurs plus nombreux et plus riches.

Les conclusions ne sont guère encourageantes.

 

  • – Alimentation

En 1972, un tiers de la population souffrait de malnutrition. Pour fournir les aliments, la terre est nécessaire. La moitié de la terre arable était cultivée en 1970 (1,8 milliard d’hectares) et pour mettre en valeur la seconde moitié, d’immenses investissements sont requis. Des progrès de productivité sont imaginables mais ils ne courront jamais aussi vite que la croissance démographique. L’alimentation manquera. On retrouve le raisonnement du pasteur anglican Thomas Malthus qui prône la chasteté (volontaire) pour réduire le nombre d’enfants. Cette chasteté est inversement proportionnelle à la richesse. Les riches peuvent l’être moins et avoir plus d’enfants car ils ont les moyens de les nourrir.

 

  • – Minerais 

La comparaison est faite entre les réserves, reprises du Bureau des mines américain, et la consommation annuelle de minerais résultant d’une croissance exponentielle. Par sécurité, le rapport révise à la hausse ces réserves (tenir compte de celles que l’on n’a pas encore découvertes). Cela donne la durée de vie de ces réserves au regard de la consommation calculée toujours de manière exponentielle. A suivre ce calcul, la planète n’aurait plus, en 2021, de bauxite, de cuivre, d’or, de gaz naturel, de pétrole, d’argent, de zinc et il resterait moins de 10 ans avant l’épuisement du plomb, du molybdène, de l’étain, du tungstène.

Le rapport prend certaines distances par rapport à l’occurrence de ces projections mais pour faire valoir aussitôt que le coût d’extraction ou de recyclage des produits sera très élevé (rendements décroissants) et qu’au final le problème reste entier.

 

  • – La pollution

Le rapport est plus proche des réalités d’aujourd’hui quand il évoque les émissions de CO2, à côté des rejets de chaleur qui réchauffent l’atmosphère. Il reconnaît bien l’utilité du nucléaire pour lutter contre les pollutions atmosphériques mais la condamne néanmoins pour ses rejets et ses déchets. Il avoue l’ignorance dans laquelle nous nous trouvons quant au plafond de pollution que la terre peut supporter mais se montre pessimiste. Des contre-mesures peuvent être prises mais elles seront très coûteuses et tardives car le mal est fait avant qu’il ne se manifeste.

 

 

Le rapport a été jugé lors de sa sortie largement technocratique (naïf, comme synonyme) et a-démocratique. Son approche des problèmes était extrêmement globale, sans vraiment prendre en compte les différences sociales, politiques, économiques qui traversent le monde. Le raisonnement entendait se placer « au-dessus de la mêlée ». Il faut y souscrire ou sinon se résigner à terme rapproché à voir l’humanité disparaître. Bien sûr, les auteurs du rapport avaient conscience que faire régner « l’équilibre stationnaire » n’allait pas de soi et chacun doit y mettre du sien. Pour éviter la situation choquante (et intenable) d’un monde composé durablement de pays figés dans leur richesse ou leur pauvreté, il faut que les premiers régressent pour que les autres puissent les rattraper en se développant. Un jeu à somme nulle… Le contrôle des naissances était la règle pour tous afin que l’équation nombre de naissances = décès soit respectée. Pour maîtriser la croissance des biens et services, les investissements devaient juste couvrir la dépréciation du capital et non augmenter les capacités productives.

Le rapport vaut mieux que ces projections- mécaniques- qui se veulent convaincantes par leur apparente implacabilité mathématique et qui fournissent l’armature du Rapport. Le postulat de base est clair : nous vivons dans un monde fini et tout acte de consommation rapproche la fin du monde (« collapse »). Prenant conscience de l’irréalisme du scénario proposé, le rapport s’achève sur une note désabusée. Pour que ses recommandations soient suivies d’effets, il faut que l’humanité partage la même vision du futur et la volonté d’agir en conséquence. Poser la question en ces termes, c’était y répondre.

Les débats suscités par le rapport de Rome lors de sa publication ne sont pas sans ressemblances avec ceux auxquels on assiste ou participe actuellement. Pour certains, le Rapport Meadows demeure une référence car l’exigence de décroissance est la même. Pour d’autres, comme Jean de Kervasdoué dans son récent ouvrage (« les écolos nous mentent ! »), les faussetés du rapport de Club de Rome sont avérées tandis que sévissent aujourd’hui les mêmes exagérations et inexactitudes qui biaisent un débat qui gagnerait à être plus soucieux des réalités, condition de l’efficacité technique des mesures à prendre et du respect des libertés. Nous y reviendrons prochainement dans une note de lecture.

 

Serge DEGALLAIX

Directeur général 

Fondation Prospective et Innovation