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Sommes-nous dérangés ? C’est bien ce que l’on pourrait conclure après la lecture du triptyque du célèbre romancier indien Amitav Ghosh dans lequel trois pôles se distinguent et se complètent : Récits, Histoire et Politique.

Alors étudiant à l’université de Delhi, l’écrivain bengali Amitav Ghosh se retrouve au cœur du cyclone qui frappe la ville de Delhi l’après-midi du 17 mars 1978. Préoccupé par le changement climatique depuis, il apparaît pourtant que l’auteur ignore ce sujet dans la conception de ses romans. Loin d’expliquer ce choix par des préférences personnelles, le romancier indien explique que l’absence du changement climatique dans la fiction littéraire en général découle de sa résistance aux modes de pensée et d’imagination contemporains. Dans cet ouvrage paru aux éditions Wildproject en janvier 2021, Amitav Ghosh met le doigt sur notre incapacité littéraire, historique et politique à faire face au changement climatique, nous enjoint à remanier nos cadres narratifs, qui, pour l’instant, occultent les réalités de la détresse de l’Humanité. De son essai, trois éléments se distinguent :

 

Comment expliquer la distance dérangeante entre la réalité du changement climatique et la littérature contemporaine ?

Amitav Ghosh commence par affirmer que l’ère de l’Anthropocène[1], dans laquelle « les humains sont devenus des agents géologiques, modifiant les processus physiques les plus élémentaires de la Terre »[2],  en plus d’être un défi pour les arts et les sciences humaines, heurte nos conceptions du bien commun et de la culture contemporaine.

Le roman, comme divertissement compatible avec la nouvelle vie bourgeoise parce qu’il est une passion calme, s’inscrit dans la logique de rationalisation de la vie moderne théorisée par le sociologue allemand Max Weber. Il s’agit alors de rompre avec l’improbable et l’étrangeté que représentent, par exemple, les natures catastrophiques et le changement climatique que nous connaissons. La littérature s’est enfoncée dans un paradoxe aveuglant : alors que l’ambition première du roman est de révéler le réel, il le dissimule.

L’histoire de l’Humanité nous apprend pourtant que la Nature avait sa place dans les Ecrits de l’Homme : de la Genèse au Fimbulvetr – le long hiver de la mythologie nordique-, les catastrophes naturelles y étaient évoquées facilement. C’est néanmoins avec l’avènement de la modernité et le mouvement des Lumières que la Terre est considérée comme modérée et ordonnée, loin de sa prétendue hybris prédatrice. La Nature ne devient qu’un décor du roman, discontinue, elle est reléguée au second plan, tandis que l’humain, lui, est l’acteur central. Les remous de la Terre viennent cependant ébranler nos manières de pensée. Elle retrouve ses droits au mépris de l’activité humaine, comme le montrent les dégâts de l’inondation de Mumbai en 1994 largement expliqués par la déviation d’anciennes voies d’eau. La Nature et l’Homme sont connectés, le réchauffement climatique étant une conséquence directe de l’activité humaine. Il n’empêche que le changement climatique, pourtant réel, résiste encore aux techniques du roman. D’une ampleur impensable et mondiale, la crise climatique crée des connexions entre les lieux sur de vastes étendues de temps et d’espace, alors que le roman, lui, se concentre sur un lieu précis pour un court instant.

Le roman est alors selon les mots de l’écrivain américain John Updike, une « aventure morale et individuelle ». D’autant plus depuis la fin du 20ème siècle et la « Grande Accélération »[3] qui ont affirmé l’hégémonie du système économique dominant « conçu pour produire de l’isolement » selon le théoricien français Guy Debord, grâce à l’accélération des émissions de dioxyde de carbone, et le détournement du collectif. Au moment précis où le réchauffement climatique devient un problème collectif, l’humanité se retrouve fatalement sous l’emprise d’une culture dominante dans laquelle la politique, l’économie et la littérature excluent l’idée de collectif.

 

Et si l’impérialisme avait retardé le début de la crise climatique ?

Proche des thèses postcoloniales, Amitav Ghosh accuse le capitalisme, mais surtout l’impérialisme, d’être à l’origine du changement climatique et déplore l’eurocentrisme des discours sur le climat. Parce que le continent asiatique est le plus peuplé et donc le plus vulnérable, il joue un rôle déterminant dans le cadre conceptuel du réchauffement climatique. Aucune stratégie ne peut donc fonctionner à l’échelle mondiale à moins qu’elle ne fonctionne en Asie. La vulnérabilité du continent asiatique n’est néanmoins qu’une facette du rôle qu’il joue dans le changement climatique. L’industrialisation rapide et croissante des nations les plus peuplées d’Asie est ce qui a précipité la crise climatique à partir des années 1980. Certains aspects de la modernité ne seraient pas devenus si visibles s’ils n’avaient pas été testés en Asie, le seul continent où le nombre d’habitants est si important qu’il peut faire bouger la planète. Les modes de vie engendrés par la modernité ne peuvent ainsi concerner qu’une petite minorité de la population mondiale. A la fois victime et bourreau, Amitav Ghosh décrit l’Asie comme « l’idiot qui progressant maladroitement sur la scène, tombe involontairement sur le secret qui forme le nœud de l’intrigue ».

Pour l’historien indien Sanjay Subrahmanyam, la modernité n’est pas un virus qui se serait propagé depuis l’Europe vers le reste du monde mais plutôt un phénomène mondial et conjoncturel car les populations du « vieux monde » se partageaient leurs innovations, leurs pensées et leurs techniques. Par exemple, selon l’historien américain Kenneth Pomeranz, la Chine et la Grande-Bretagne étaient, jusqu’au début du 19ème siècle, comparables, mais l’essor industriel de cette dernière s’explique par deux événements fortuits : ses réserves de charbon et ses colonies.

L’essor économique et industriel de l’Occident reposait donc sur l’utilisation exclusive des combustibles fossiles, pour cela, le pouvoir impérial, alors en place, s’était assuré que les autres populations ne s’industrialisent pas, en témoigne la première guerre de l’opium de 1839 à 1842. Ce n’est pas une coïncidence si une dizaine d’années après les processus jumelés de décolonisation et de retrait des grandes puissances, les économies asiatiques se sont développées rapidement, précipitant le monde dans la « Grande Accélération ». Amitav Ghosh propose ici une théorie inédite et emprunte un autre chemin que celui des auteurs du postcolonialisme. L’impérialisme occidental qui empêchait les nations colonisées de s’industrialiser, a retardé l’entrée des pays asiatiques dans l’économie mondiale, et a par conséquent, repoussé le début du changement climatique.

Au nom des canons de la justice distributive, les pauvres du Sud auraient le droit à leur industrialisation et leur développement économique « à l’occidentale ». Coincés dans ce « Grand Dérangement », suivre ces revendications nous mènerait néanmoins vers notre propre destruction. Pour l’auteur, les pays du Sud doivent cesser de penser la crise climatique comme un problème crée par un « autre » absolument séparé puisque l’Histoire aurait pu suivre un autre cours et désigner l’Asie comme le principal acteur industriel.

 

Quelle place pour le climat dans l’espace « post-politique » des pays occidentaux ?

Si les deux processus d’intensification des engagements politiques des écrivains et d’augmentation des taux d’émissions apparaissent corrélés car leur évolution est semblable, le climat ne fait pourtant pas partie des engagements politiques des écrivains et des artistes. La politique n’est désormais qu’une affaire d’identité. Cette rupture avec le bien commun s’illustre dans le roman dans lequel la morale et l’individualisme sont au cœur de la réflexion.

Les politiques publiques du climat exemplifient la manière dont l’amalgame morale-politique peut conduire à la paralysie. Parce que tous les autres arguments ont échoué à déclencher une action concertée sur le changement climatique, la conscience individuelle est désormais considérée comme le champ de bataille. Toutefois, l’effet des choix individuels est minime au regard de l’ampleur du changement climatique, à moins que des décisions collectives soient prises et mises en œuvre.

 

Que faire ?

Si certains militent pour un régime équitable, et somment les pays occidentaux de réduire leurs émissions pendant que les pays du Sud augmenteraient les leurs, d’autres plaident pour le maintien du statu quo, qui renforcerait l’impérialisme.

Sans apporter de recommandations concrètes, Amitav Ghosh critique « la politique du canot de sauvetage » menée par les pays du monde entier contre le réchauffement climatique, inutile à l’aune d’un changement climatique global. A l’instar du Pape François, il remet également en question la confiance irrationnelle dans le progrès et la capacité humaine.

Bien que l’auteur passe en toute confiance de concept en concept, il emprunte une route qui n’est pas entièrement visible pour le lecteur qui peut vite se sentir saturé par l’indigestibilité du jargon savant. C’est au sacré et à la jeunesse qu’il consacre néanmoins ses dernières pages. Dans un monde immobilisé par le « Grand Dérangement », les générations futures sauront peut-être nous apporter les clés de notre délivrance pendant que les « visions religieuses du monde » inspireraient des mouvements de masse qui transcenderaient l’individualisme et l’État-nation. Pourtant, l’eschatologie religieuse considère trop souvent les catastrophes naturelles comme un produit de la volonté divine, voire un signe d’apocalypse imminente qui confirme l’élection des fidèles. Amitav Ghosh oublie également l’exsudation des diktats de la société de consommation jusque chez les religieux.

C’est donc davantage la jeunesse, née dans un monde où les effets du changement climatique sont manifestes, qui nous permettra de sortir de l’ère du « Grand Dérangement ». Comment ? L’urgence climatique nous permet-elle d’attendre l’arrivée de la Génération Z aux plus hautes instances du pouvoir ?

 

[1] Le néologisme « Anthropocène » est né sous la plume de l’écologiste Eugene F. Stoerme dans les années 1980, et a été popularisé par le chimiste et Prix Nobel de chimie néerlandais Paul Josef Crutzen en 2000.

[2] Définition de Naomi Oreskes dans « The Scientific Consensus on Climate Change : How Do We Know We’re Not Wrong », in Climate Change : What It Means for Us, Our Children and Our Grandchildren.

[3] Processus décrit par Will Steffen, Paul Crutzen et John McNeil dans l’article « L’Anthropocène : Les humains sont-ils en train de submerger les grandes forces de la nature ? » dans la revue Ambio en 2007. Sous l’effet du développement de la consommation de masse, d’une hausse démographique impressionnante, de la croissance économique, de la mondialisation et de l’urbanisation, l’environnement a été altéré.

 

Silya EL MOUSSAOUI

Chargée de mission

Fondation Prospective et Innovation