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I « GRENOUILLES DE RENTRER EN LEURS GROTTES PROFONDES » I 

[La Fontaine, Fables II, 14 : Le lièvre et les grenouilles]

 

À la moindre récidive, menace plane de nous reconfiner. Est-ce si sage ? Croyons-en La Fontaine et songeons à notre histoire aussi qui, aux heures d’une déroute semblable à celle que provoque cette année l’invasion covidienne d’envergure mondiale, offrit deux voies à suivre : celle du Maréchal, où s’engouffra l’immense majorité à l’enseigne de la « protection » — on vit ce qu’en valait l’aune — et celle du Général de Gaulle n’ayant pour toute ressource que le refus de s’avouer vaincu et la résolution de continuer la lutte. Très peu en eurent le courage, l’audace, voire la témérité. À l’heure où s’éteignent les derniers Compagnons de la Libération, leur esprit s’en serait-il lui aussi allé ?

 

« Un souffle, une ombre, tout lui donnait la fièvre »
Sonnet pour les sonnés, en forme d’acrostiche

 

Comme jadis la peste, ou la fièvre espagnole,
Ou la tuberculose, le croup ou le typhus,
Régnait sur la planète un terrible virus
Occupant l’air ambiant comme duvet qui vole.

Nul n’échappait au risque d’être contaminé
A la moindre rencontre, au plus léger contact :
Visiter son prochain passait pour un impact
Inhumaine terreur qu’humer soit s’inhumer.

Rester à domicile devint impératif,
Une peur lancinante exigea que la France
Se fît Hara Kiri pour gérer les urgences !

Fébriles précautions, cloitrage intempestif,
Odieux aux libertés, aux affaires, à la vie
Ultime démission d’un peuple qui dévie.

 

Fallait-il confiner ? Au point de légèreté où en était la France aux approches du virus, évidemment oui. Une troupe défaite se replie dans ses forts, le temps de se refaire. Montcornet, c’est bien beau, mais Sedan, mais Dunkerque, mais Bordeaux puis Vichy, tout cela mène à Montoire jusqu’à Sigmaringen ! Vient très vite un moment où ayant fait retraite il faut qu’un vrai sursaut remplace le sursis, que sur la Marne on fasse face, à n’importe quel prix, ou qu’à Londres on refuse de déposer les armes sous le choc de l’épreuve.

Qu’il faille user de circonspection dans le retour à la normale (encore timidement appelé « déconfinement » au lieu de « redémarrage » ou mieux encore « nouveau départ », tant prévaut l’empire du recroquevillement) on le comprend. Virus en embuscade, prudence en l’escouade ! Par contre il devient vital de remplacer l’esprit de rétractation par un élan moral d’audace. Car le principal dommage, et de loin, infligé par le virus à notre peuple, plus sans doute qu’à d’autres encore car il y est enclin, c’est le désenchantement, le renoncement, le consentement à tout. L’atteinte grave aux libertés, à l’équité (sur quelle base légale et éthique écarte t’on certains enfants de l’école au nom de priorités arbitraires, de précaution, d’action sociale, de catégories professionnelles des parents, voire de « retrait » exercé par certains enseignants défaillants ?), à l’énergie nationale, au courage (exercé par délégation à travers « les soignants » exaltés à outrance, pour être mieux abandonné de tous autres), fut durant ces neuf semaines une maladie dégénérative inoculée au pays dans ses profondeurs. Il sera très long à s’en remettre, un peu comme de Vichy, ce « passé qui ne passe pas » comme l’a si bien défini Henri Rousso. Ces deux mois et demi de constipation collective seront longues à guérir, malgré l’admirable énergie vitale que déploient des millions de Français pour renaître à la vie en dépit des contraintes, distances et autres « barrières » dont il leur faut s’accommoder.

Le virus s’en ira ou sera vaincu, laissant un tableau clinique bien moins dramatique qu’on n’avait bien voulu le peindre, comparé à l’ensemble des facteurs de mortalité inhérents à la vie des sociétés. Par contre la peur restera, parce qu’elle a pénétré les moelles et les tripes, les cerveaux et les réflexes de tous, et elle hantera les âmes, polluante comme ces plastiques flottant sur l’océan, qui mettent des siècles à se décomposer.

L’insupportable babil médiatique et officiel sur cet épisode, qui aura saturé les esprits durant sans doute au moins cent jours car ce n’est pas fini, est d’ores et déjà un lavage de cerveau ayant tout récuré du peu d’intelligence collective et de génie latent qui faisait le sel de la vie. C’est un peu comme si au lieu d’avoir subi l’occupation en écoutant la vivifiante radio de Londres, on avait eu pour tout potage le brouet anémiant de Radio Paris, « radio confine et ment ». Double peine !

La peur est, avec la jalousie, l’une des pires tares de l’âme. Les Français étaient friands de l’une, les voici harnachés de l’autre. Vivement qu’on s’en purge, si c’est encore possible ! Car, nous enseigne le lièvre de La Fontaine :

« Les gens de naturel peureux
Sont, à dire vrai, bien malheureux !
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite,
Jamais un plaisir pur ; toujours assauts divers.
Voilà comme je vis : cette crainte maudite
M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts. »

[Ibid.]

Il est une autre manière de garder les yeux grands ouverts, c’est d’être en éveil et refuser l’engourdissement opiacé infiltré goutte à goutte depuis des décennies dans l’ethos collectif du pays par le fatal anesthésiant dévitaliseur « pour votre sécurité ». Administré à jet continu durant neuf semaines, il a bien failli ces temps-ci dépasser la dose létale pour l’énergie nationale. Sursum corda !

 

Philippe RATTE