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I CHLOROQUINE I

 

Tout le monde en parle et chacun semble détenir un savoir sur lequel les médecins ne s’accordent pas : le traitement de la pandémie par la chloroquine. Remède miracle pour les uns, hypothétiquement efficace pour les autres, chacun forge son opinion le plus souvent sans connaître le fond du dossier si ce n’est par media interposé. Et si cette polémique naissante autour de ce produit allait devenir le scandale du siècle parce qu’on n’aurait pas écouté suffisamment tôt un médecin plus avisé que les autres ?

« Gouverner c’est prévoir ! Ne rien prévoir, ce n’est pas gouverner, c’est courir à sa perte » écrivait déjà le patron de presse Emile De GIRARDIN en 1849. La situation actuelle aux implications médicales, sociales et politiques constitue sans doute un banc d’essai, un test dans lequel le gouvernement sera jugé sur ses paroles et ses actes lorsque le danger sera écarté. Aussi le risque est-il grand de voir la quasi-maxime se transformer, à la suite d’Anatole FRANCE, en un « Gouverner, c’est mécontenter ! ».

Certes l’acte de gouvernement passe nécessairement par la prévision, le choix et l’explication. Encore faut-il être sûr des conclusions – médicales en la matière. Et c’est bien là que le bât blesse.

Le débat est en effet à présent dans la rue autant que sur nos écrans. D’un côté, un scientifique reconnu et chevronné, le Pr Raoult, préconise l’emploi du seul traitement semblant efficace ; de l’autre, d’autres grands professeurs de médecine optent pour la vérification dans les formes de son efficacité et souhaitent le comparer à d’autres essais et molécules.

Dans un temps où les heures amènent leur lot quotidien de décès, alors que les railleries et les effets de manche se multiplient sur les plateaux télé, la question cruciale des modalités de décision dans une situation de crise devient plus lancinante encore. Doit-on se jeter sur un traitement dont l’efficacité semble avoir été démontrée mais pas prouvée selon les canons actuels au risque d’effets secondaires imprévus ou de désillusion, une fois l’usage largement répandu. Doit-on, au contraire, respecter scrupuleusement les protocoles permettant d’éviter des erreurs ?

Ce dilemme dramatique pose une question supplémentaire cruciale : quelle est la relation de la médecine au Pouvoir ? En effet, le Pr RAOULT, quoique scientifique mondialement reconnu, s’est forgé au fil des ans une image de dissident, de rebelle marseillais anti parisien dans le monde médical. Bien qu’ayant compté un temps dans le comité scientifique réuni autour du Président de la République – duquel il s’est récemment dissocié -, il semble en état de suspicion dans les cénacles des hautes sphères médicales.

Tout cela posé, le manque d’accord entre les plus éminents praticiens reste problématique. Certes, ceux qui disent qu’il faut respecter les procédures avant de déclarer la chloroquine utile n’ont pas tort : les procédures sont faites pour faire barrage à des illusions génératrices d’effets secondaires désastreux. En outre, le nombre de patients traités par le Pr RAOULT constituent à ce jour un panel encore insuffisant.

D’un autre point de vue, le Pr RAOULT n’a pas tort non plus de chercher à soigner les malades avec la chloroquine dans la mesure où l’extrême urgence est là, où il a l’intuition que ça pourrait marcher et a compétence pour suivre de près le déroulement des traitements.

De ce fait, la sagesse serait, à notre avis :

  • De ne pas clamer qu’on a trouvé la solution miracle ;
  • De poursuivre les recherches dans d’autres directions, ce qui est le cas aujourd’hui ;
  • D’autoriser la chloroquine en avertissant sérieusement les patients que le résultat n’est pas garanti et que ce traitement présente des risques dans la mesure où le recul scientifique lui fait défaut.

En effet, plutôt que de s’opposer, il semble qu’en réalité les deux positions se complètent ! Comme le dit Jean-Pierre Raffarin, observant que la Chine préfère toujours le ET au OU, ne raisonnons pas en OU mais en ET.

Apparemment, le gouvernement français s’est rangé à cette idée en encadrant l’usage de la chloroquine tout en poursuivant les travaux sur d’autres molécules. On ne peut que s’en réjouir et attendre avec une impatience certaine et un réel espoir les premiers résultats scientifiques.

 

Olivier CAZENAVE
Vice-Président délégué de la Fondation Prospective et Innovation