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I DOUTES SUR L’HYPERPUISSANCE AMERICAINE I

 

Dans le cadre des Jeudis de FPI, un webinaire s’est tenu aujourd’hui sur « Doutes sur l’hyperpuissance des États-Unis ». A côté de Jean-Pierre RAFFARIN, trois personnalités reconnues : Jean-Paul BETBEZE (économiste), Ulysse GOSSET (éditorialiste à BFM TV) et Nicole BACHARAN (essayiste et chercheuse à Sciences Po).

Hubert VEDRINE avait forgé le terme d’hyperpuissance dans le sillage de l’effondrement de l’Union Soviétique, quand les États-Unis apparaissaient comme l’alpha et l’oméga de la prééminence politique, économique, militaire. Hyperpuissance car sans rival dans tous ces domaines. La Chine poursuivait son ascension économique et pacifique et restait en arrière-plan. Vingt ans après ce vocable, alors mal reçu par les Américains, le paysage politique s’est métamorphosé. Les États-Unis redeviennent une puissance.  La Chine a émergé et entend ne plus être seconde. Les Etats -Unis ne sont plus le modèle qu’ils étaient et ont perdu le leadership exercé pendant des décennies. Le monde cesse d’être unipolaire, s’il ne l’a jamais été. Il y a désormais deux superpuissances, de poids encore inégal, mais plus de superpuissance absolue, d’hyperpuissance.

Quel est l’impact du COVID-19 sur ce paysage marqué par la confrontation ? L’Europe est-elle une spectatrice, de moins en moins engagée ? Que faire pour prévenir les risques de collisions et de désordres ?

De ces 90 minutes d’échanges, cinq constats ressortent :

  1. Le retour au multilatéralisme façonné au lendemain de la seconde guerre mondiale n’est pas possible. Les États-Unis ne le dominent plus et un retour à une forme de doctrine Monroe est engagé depuis plusieurs années, bien avant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. La Chine ne peut succéder aux États-Unis dans ce rôle de pivot car il lui manque la légitimité et peut être l’envie. Les autres puissances d’importance ne sont pas satisfaites d’un système qui les place sur le siège arrière. Rebâtir un nouveau système est illusoire. Il faut partir de projets, de solidarités concrètes qui créent des solidarités, des intérêts partagés. Le développement de l’Afrique en est une occasion essentielle, avec son milliard de jeunes à intégrer d’ici 2050, les défis accrus par le coronavirus… La Chine doit y voir son avantage tandis que l’Europe ne peut ignorer les conséquences pour elle des bouleversements en Afrique que provoque le virus. L’annulation de la dette est obligée mais ne suffira pas.

 

  1. Le dialogue avec la Chine est la seule voie qui conduit à des améliorations de la marche du monde. La Chine ne peut être amenée au banc des accusés, à perdre la face. Ce n’est pas une question de survie politique, c’est un sentiment national. L’Europe doit être un artisan actif de ce dialogue et y impliquer les États-Unis, de manière pragmatique et progressive. Il lui faut se renforcer pour que Pékin la considère comme un partenaire de poids avec lequel, il faut compter.

 

  1. La scène politique américaine reste incertaine, même si la popularité de Trump est atteinte par sa mauvaise gestion de la crise sanitaire. Celui-ci pourrait provoquer des tensions internationales, avec la Chine, pour changer la donne électorale, même si ce n’est pas l’hypothèse la plus probable. La démocratie américaine est malmenée par les comportements du Président américain et elle n’est pas à l’abri des dangers populistes, de comportements et de contestations qui ébranleraient les fondements de la République. Si elle ne renverserait pas le cours des choses, l’élection de Joe Biden devrait permettre de corriger les excès de Trump et d’apaiser la scène internationale.

 

  1. Le changement de rapports de force économiques entre les États-Unis et la Chine s’accélère avec une Chine à la faculté de rebond plus forte que celle des américains. L’écart des PIB est actuellement d’un tiers, la parité pourrait être atteinte dès 2030 et non plus 2040. Les États-Unis resteront forts par leur armée et le dollar mais auront perdu l’avantage sur bien d’autres terrains.

 

  1. Enfin, l’Europe doit se ressaisir pour éviter de sortir de l’histoire et d’en être que spectateur. Il lui faut une vision stratégique autour de laquelle se rassembler, abandonner une conception naïve du marché, disposer de champions, de grandes entreprises, de secteurs où elle excelle, la rendant à même d’exister, de peser sur la scène mondiale et d’en tirer profit. La pleine dimension européenne est nécessaire à sa sécurité et à son économie. Les contacts avec la Russie doivent, par le dialogue et le croisement d’intérêts, permettre de sortir de l’ornière présente.

Malgré tous les obstacles qui se présentent, le couple franco-allemand, ouvert à certes d’autres Etats européens, reste le moteur d’une telle démarche.

 

Serge DEGALLAIX