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I LE MONDE FACE AU VIRUS I

 

Il est naturellement encore bien trop tôt pour prétendre décrire les changements du monde que va susciter le virus. Il n’a pas fini de s’étendre ni de développer ses effets sanitaires, économiques, sociaux, politiques et géopolitiques. Comment l’Europe fera-t-elle face à un surendettement qui risque de la couper encore davantage d’est en ouest ou, au contraire, de provoquer une union sacrée pour la sauver du schisme ? Les chances de Donald Trump d’être réélu se sont-elles amenuisées face au fiasco de sa gestion de la crise sanitaire ou ses coups politiciens vont-ils resserrer les rangs de ses électeurs ? Les régimes populistes vont-ils en sortir affaiblis ou renforcés ? Le multilatéralisme cessera-t-il d’être laminé par les nationalismes à court terme ou sa nécessité fera-t-elle loi ?

Dans six mois, un an ou plus, il sera temps de tirer les leçons de ce qui s’est passé depuis Janvier 2020 et d’essayer d’en dégager des lignes de force pour la décennie qui s’est ouverte avec une pandémie. Mais, il n’est pas interdit d’essayer de procéder à un premier constat de la manière dont l’Asie a su réagir au coronavirus, la distinguant de l’Occident.

Un échange sur le web hier a mis en présence Jean-Pierre RAFFARIN, l’économiste Jean-Paul BETBEZE, le Vice-Président du Comité France-Chine, André CHIENG et Thierry de la TOUR d’ARTAISE qui dirige le groupe SEB, fort de 7 implantations industrielles en Chine et bien d’autres dans le reste du monde.

De cet échange riche, visible sur le site de FPI, trois points peuvent être retenus.

 

  1. L’inégalité des nations devant le virus

Cette inégalité apparait frappante quand on compare les statistiques du nombre de contaminés et de décès entre l’Australasie et l’Europe. Bien sûr, les méthodes de dénombrement diffèrent, mais ce n’est certainement pas la cause principale des écarts. La zone asiatique comporte des régimes autoritaires comme des démocraties à l’occidentale, des pays économiquement avancés et d’autres moins, des recours au confinement strict et à ceux fondés davantage sur la discipline sociale et le civisme, des pays de rites catholiques comme confucéens.

Hong Kong, peuplé comme la Suisse, compte un peu plus de 1 000 cas et 4 morts contre 26 000 contaminés et plus de 1 200 morts pour la Confédération. Une fois et demie plus peuplée que l’Allemagne, le Japon recense 16 fois moins de contaminés et trente fois moins de morts. Il en va de même pour l’Australie qui compte 120 fois moins de morts que, à population égale, la Belgique et les Pays-Bas.

Les explications de ce phénomène sont multiples. Elles relèvent essentiellement du mode de vivre ensemble qui permet des traitements de l’épidémie plus ou moins contraignants, démocratie ou pas. Ainsi, la sensibilité au traçage digital n’est pas la même en Asie que dans nos pays. Tout en partageant notre refus d’un usage attentatoire aux libertés, des Etats démocratiques asiatiques l’acceptent sans difficulté dès lors que des règles encadrent la durée et la portée, et qu’elles font preuve de leur efficacité à combattre le virus.

 

  1. L’économie asiatique plie mais ne rompt pas

Les dernières prévisions du FMI s’aventurent à chiffrer ce que sera la croissance économique dans le monde en 2020. Virus et interdépendance obligent, personne n’est épargné. L’économie mondiale baisserait de 6,3 %. Mais, l’Asie devrait mieux résister. Les pertes de taux de croissance y sont estimées à 4,5%, ce qui est beaucoup mais pratiquement moitié moindre que l’Europe, les États-Unis ou le Brésil. Selon cette prévision, l’écart d’augmentation du PIB entre la Chine et les États-Unis sera supérieur à 7% en 2020 contre 4% selon les données de janvier dernier. Cela sans plan de relance massif et un endettement croissant mais maîtrisé.

Il faut y voir la traduction d’un impact sanitaire réduit mais aussi les facteurs de résilience propres à l’Asie : épargne domestique élevée, législation sociale protectrice, sociétés d’État ou conglomérats très présents, ruralité qui subsiste, e-commerce en expansion rapide…

S’ajoutant au climat politique qui pousse à voir dans la Chine un bouc émissaire tout trouvé pour justifier ses erreurs de communication et de gestion, cette divergence économique ne va qu’aigrir les relations américano-chinoises. Le numéro 2 accélère sa marche pour se hisser au niveau du numéro 1, au moins en termes économiques. La crise n’est plus seulement politique, économique mais devient systémique.

 

  1. L’Europe est attendue

Face à ces plaques tectoniques qui s’éloignent, à l’absence cruelle de leadership américain, l’Europe doit être à la table de ce jeu planétaire et y utiliser ses atouts.

Alliée et non alignée sur un partenaire américain égocentrique, elle dispose de valeurs sociales qui protègent la population et amortissent le choc économique du virus. Ce n’est pas le cas des États-Unis. Sans ambitions dominatrices, l’Europe doit se faire entendre sur la scène internationale pour défendre et promouvoir ses principes de libertés publiques et individuelles, ses intérêts économiques.  

L’Europe doit trouver la voie d’un règlement de son passif financier que nourrit la crise, arriver à faire de ses divisions, en les dépassant, un nouveau facteur d’unité après celui né du repoussoir de la dernière guerre mondiale. Sans renier ses valeurs, dans le respect de l’autre, l’Europe doit pouvoir contribuer à l’apaisement du monde par l’aggiornamento de ses règles afin que les puissances montantes puissent participer pleinement à la gouvernance mondiale.

Question de lucidité, de volonté, de leadership. Le couple franco-allemand peut en être le moteur mais, pour l’efficacité, il doit entraîner et trouver les arrangements pragmatiques nécessaires à cette ambition.

 

Serge DEGALLAIX