Participation de Jean-Pierre Raffarin au Forum sur « Le Partenariat Stratégique Sino-européen » à Pékin -19 et 20 novembre 2009
Mardi 24 novembre 2009
La délégation européenne menée par Jean-Pierre Raffarin et composée d’hommes politiques et de chercheurs spécialisés dans les relations sino-européennes a participé à plusieurs tables rondes sur les forces et opportunités des relations stratégiques entre Union Européenne et Chine, notamment à l’heure de la crise financière mondiale. Dans son allocution, l’ancien Premier Ministre a rappelé l’enjeu que représente la mise en place d’une relation forte et substantielle entre les deux entités, en insistant particulièrement sur les notions de complémentarité, de crédibilité et d’ambition internationale.
Discours d’Ouverture de Jean-Pierre Raffarin
« Monsieur le Président,
Messieurs les Ministres,
Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames, Messieurs,
Cher Amis,
Je vais m’exprimer ici au nom de l’Europe, partenaire majeur de la Chine, mais vous savez que je suis aussi un Français, fidèle ami de la Chine.
Nous sommes ici réunis pour évoquer le partenariat stratégique sino-européen. Nous ne manquerons pas d’évoquer les points forts et les points sensibles.
Je voudrais, dans un premier temps rappeler que ce partenariat entre deux entités si distinctes n’allait pas de soi. En effet, la Chine est un pays à l’histoire multimillénaire, de plus d’un milliard d’habitants. Malgré ses performances économiques impressionnantes, la Chine demeure un pays émergent. L’UE quant à elle est une création de la seconde moitié du 20ème siècle. C’est une organisation qui réunit 27 pays parmi les plus développés du monde.
Malgré ces différences, les relations sont anciennes et ne cessent de se densifier :
- Instaurées en 1975, elles sont actuellement régies par l’accord de commerce et de coopération UE-Chine de 1985.
- En 1998, premier sommet UE- Chine à Londres.
- Partenariat stratégique établi en 2003.
- Des négociations visant à développer un nouvel accord de partenariat et de coopération (APC) entre la Chine et l’Union Européenne, ayant vocation à remplacer l’accord de 1985, ont été lancées au Sommet d’Helsinki (2006).
- Une fois achevé, ce processus permettra d’ancrer la relation UE-Chine dans un cadre global, comprenant tous les sujets afin de donner encore plus d’ampleur à la relation.
En outre, il existe plus de 50 accords sectoriels allant de la protection de l’environnement à l’éducation et à la culture en passant par la politique industrielle.
Les relations entre l’UE et la chine ont connu durant l’année 2009 des temps forts :
- Le Premier ministre, Wen Jiabao a rendu visite à la Commission européenne, le 30 janvier dernier. Les entretiens ont porté sur : la crise financière internationale, le changement climatique. Neuf accords ont été signés à cette occasion pour renforcer la coopération.
- 11ème sommet UE-CHINE s’est tenu à Prague, le 20 mai 2009. Le changement climatique, la crise financière et les relations économiques ont été au cœur du sommet. Les deux parties ont réaffirmé leur attachement ferme envers un développement continu du partenariat global stratégique sino-européen. Des accords ont été signés : centre UE-Chine des énergies propres, programme UE-Chine de partenariat scientifique et technologique et Consensus UE-Chine sur la coopération entre les PME.
La nouvelle Commission qui verra prochainement le jour, présidée par mon ami, José Manuel Barroso, aura à cœur de donner une nouvelle impulsion à ce partenariat.
Ce partenariat entre la Chine et l’UE a connu des progrès incessants. Aujourd’hui, Les relations sino-européennes dépassent de plus en plus le cadre bilatéral pour revêtir une portée mondiale.
En effet, si nos relations économiques et commerciales ont été à la base d’un essor considérable des relations, la mise en place de relations politiques fortes s’avère naturellement plus complexe.
Je crois qu’il existe des grands dossiers d’intérêt commun qui pourraient être à mon sens, le moyen, l’occasion d’approfondir les relations politiques entre ces pôles majeurs que sont la Chine et l’Europe. Ainsi nous participeront à l’édification d’un monde multipolaire, stable et harmonieux.
1. Les relations économiques et commerciales sont extrêmement denses, ne cessent de se développer. Il existe néanmoins une inquiétude européenne face au creusement du déficit commercial
Les échanges commerciaux entre l’UE et la Chine ont augmenté de 150 % entre 2000 et 2007. Au total, les échanges bilatéraux représentent 326 milliards d’euros pour l’année 2008.
L’Europe a vendu à la Chine pour 78.4 milliards d’euros de marchandises en 2008, soit une hausse de 9% comparé à 2007. Le montant des importations européennes en provenance de Chine s’élève à 248 milliards d’euros.
Depuis 2004, l’Union est devenue le premier partenaire commercial de la Chine, En retour, la Chine est dorénavant le second partenaire commercial de l’Union européenne, après les États-Unis.
La Chine est donc incontestablement un partenaire majeur pour l’Union européenne. Cependant, il existe des points de crispation, notamment la question du creusement du déficit commercial.
Celui-ci n’a cessé de grandir depuis le début des années 1990. Si le problème est réel, certains préjugés ou présupposés me paraissent excessifs dans ce domaine. L’Europe n’est pas dans la situation préoccupante des Etats-Unis. En effet, même si c’est avec la Chine que le déséquilibre des échanges extérieurs de l’UE est le plus marqué, à l’échelle de la zone euro, la question des équilibres extérieurs et, en particulier du solde courant, ne doit pas être sur- interprétée ou mal interprétée.
Cette situation doit prendre en compte la différence de taille économique et commerciale des deux régions. Représentant 28 % du PIB mondial et 20 % des échanges internationaux, hors commerce intracommunautaire, l’Union Européenne fait figure de géant économique et commercial par rapport à la Chine qui, malgré la dynamique de son développement au cours des années récentes, ne représente encore que 5 à 6 % dans le PIB et les échanges internationaux mondiaux.
Du seul fait de ces différences de taille, le commerce avec l’Union Européenne pèse beaucoup plus lourd dans les échanges extérieurs de la Chine, que les échanges avec la Chine ne pèsent dans le commerce extérieur de l’Union Européenne. Ainsi l’Union Européenne fournit à la Chine environ 13 % de ses importations et reçoit 15 % de ses exportations ; en revanche la Chine fournit à l’Union Européenne environ 8 % de ses importations et reçoit un peu moins de 3 % de ses importations.
Ce qui fonde l’originalité de la relation sino-européenne n’est plus cette relation commerciale forte même si elle a incontestablement joué un effet de levier, d’entraînement. Les relations entre Bruxelles et Pékin ont, depuis quelques années, connu un tournant dépassant la sphère économique pour atteindre celle de la grande politique.
2.Une relation politique forte mais qui mérite une nouvelle impulsion
Le dialogue politique entre Pékin et Bruxelles est global et aborde tous les sujets : gouvernance mondiale, droits de l’Homme, coopération internationale et régionale, questions stratégiques et embargo sur les armes.
Notre dialogue comporte également une consultation et une coordination sur les questions internationales liées à la stabilité et au maintien de la paix dans le cadre d’un mécanisme de dialogue ad hoc, en particulier sur les crises régionales (Corée du Nord, Darfour, Iran, Proche Orient, Balkans) et la non prolifération. D’autres sujets comme la coopération en Afrique (un dialogue spécifique) et l’activité de l’ASEM s’inscrivent aussi dans le dialogue euro-chinois.
Pourtant, une phase de doute a traversé la relation entre l’UE et la Chine. C’est peut-être lié à la phase de doute que l’UE a traversé elle même avec sa crise institutionnelle qui a certainement rejailli sur la perception que s’en faisaient ses partenaires. De ce point de vue, j’en suis certain, la ratification prochaine du traité de Lisbonne devrait permettre de passer ce cap et de donner une impulsion forte à la politique étrangère de l’Union. La politique extérieure de l’UE sera plus lisible avec le poste de président de l’Union, plus efficace et mieux « outillée » avec celle d’un Haut-Représentant pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité. L’Europe est de retour !
Mais cette paralysie européenne n’est pas la seule cause de cette langueur passagère. La relation euro-chinoise a peut-être, par le passé, manqué de concret et d’ambition, des deux côtés. Des grandes attentes sont restées frustrées et on déteint sur la qualité de la relation.
En effet, nous sommes bien conscients que la Chine attend toujours la levée de l’embargo sur les armes et l’octroi du Statut d’économie de marché. Bien que plusieurs Etats membre dont la France soient favorables à la levée et que le Conseil européen en 2004 ait pris un engagement sur la volonté de l’UE de « continuer à œuvrer en faveur de la levée de l’embargo sur les armes », un consensus n’a à ce jour pas toujours pu être trouvé.
La question de l’octroi du Statut d’économie de marché (SEM) constitue l’une des grandes demandes de la Chine à l’égard de l’Union Européenne. A ce stade, aucun consensus européen n’a encore émergé pour qu’une avancée intervienne sur ce dossier.
De son côté, l’Europe souhaite toujours voir Pékin ratifier le Pacte international sur les droits civils et politiques, améliorer les droits de la propriété intellectuelle ou discuter de la question de la parité entre le Yuan et l’Euro.
Je vous invite, je nous invite à dépasser ces points de crispation ! Pour être redynamisée, rendue plus substantielle, la relation euro-chinoise doit redevenir une priorité politique pour les deux parties.
Cette relance ne sera possible et soutenable qu’en inscrivant la relation UE-Chine dans une plus grande réciprocité mais aussi une démarche plus pragmatique pour parvenir à partager une vision globale de nos objectifs euro-chinois. La France peut témoigner qu’une telle vision globale peut être partagée avec la Chine.
Je pense que nous avons des raisons d’être optimistes car une fenêtre d’opportunité existe.
3. Les opportunités existent car L’Europe et la Chine ont des visions souvent proches sur les grands enjeux globaux : monde multipolaire, développement durable, gouvernance mondiale
Si la crise économique et financière que nous avons connue et qui n’est pas derrière nous, constitue un défi, elle est aussi une opportunité pour la Chine et l’Europe.
Nous sommes Chinois et Européens en faveur d’une réforme de la gouvernance mondiale et nous avons une vision politique, souvent proche, à promouvoir. Nous partageons la vision d’un monde apaisé et pacifié, multipolaire, plus représentatif et fondé sur la légitimité des Nations Unies et la conscience de l’importance de se mobiliser face aux enjeux globaux.
Chacun a aussi un message plus singulier à adresser au monde. La Chine partage avec ses partenaires une vision des relations entre Etats empreinte de pragmatisme mais aussi de respect mutuel, de légalisme, d’amitié et de solidarité, sans compter l’expérience de son propre développement.
L’UE et la Chine ont inscrit au cœur de leur relation un dialogue sur les grandes questions globales sur lesquelles les deux partenaires coopèrent en bilatéral et avec les autres acteurs internationaux. L’un de ces défis clé consiste à veiller à assurer un développement soutenable à l’échelle mondiale.
La lutte contre le changement climatique est l’un de ses défis majeurs. Elle ne peut en effet être conduite efficacement sans l’association de tous : pays développés émergents et en développement, organisations internationales compétentes. Les responsabilités sont « communes » mais « différenciées » et si la prise de conscience mondiale est là, la dynamique collective pour agir se cherche encore…
Pour faire progresser le débat, la France et le Brésil, un pays développé et un pays émergent ont décidé de formuler une position commune fondée sur un objectif mondial de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 50% en 2050, prévoyant divers engagements dont la création d’une organisation internationale de l’Environnement et du Développement durable.
Il existe entre l’UE et la Chine une coopération horizontale dans ce domaine qui monte rapidement en puissance et sera l’un des thèmes majeurs du Sommet
UE-Chine de Nankin (30 novembre 2009), peu avant la conférence internationale de Copenhague. Copenhague ne sera pas un aboutissement mais il doit marquer le début d’un espoir ! Il nous faut impérativement parvenir à un accord politique à ambition opérationnelle car dans ce domaine le temps presse….
La lutte contre la crise économique fait également l’objet d’une concertation renforcée entre l’Europe et la Chine qui ont joué un rôle important pour favoriser la relance économique mondiale, au plan domestique et lors des sommets du G20. Pékin et Bruxelles se sont engagés à rejeter toutes formes de protectionnisme et abordent en bilatéral la question de la relance des négociations du cycle de Doha en vue d’un accord commercial global. La réforme de la gouvernance mondiale dont la crise économique et financière a souligné l’importance et l’urgence, constitue un autre enjeu majeur dont la relation euro-chinoise s’est saisie.
4. Un partenariat gagnant-gagnant est possible
Chaque partenaire a beaucoup à gagner d’une relation ambitieuse.
Pour vous amis chinois, l’UE est à la fois le premier client, un ensemble de pays développés dotés d’une haute technologie dont la Chine a vraisemblablement besoin et une voie possible de développement socio-économique afin de relever vos défis intérieurs (système de protection sociale par exemple). L’UE est aussi un acteur international incontournable, résolument attaché à la paix et à la stabilité qui n’entretient aucun différend important avec la Chine, présent dans le monde entier et siégeant parle biais de ses Etats membres dans toutes les grandes instances de gouvernance mondiale.
Pour nous européens, la relation avec Pékin est aussi un enjeu crucial. Pour des raisons économiques et commerciales évidentes d’abord, l’Europe a intérêt à approfondir sa relation avec le fort moteur de croissance qu’est devenu la Chine.
Nous avons aussi beaucoup d’intérêt à mieux connaître, mieux comprendre, votre immense civilisation.
Mais l’enjeu dépasse le simple cadre commercial et la relation euro-chinoise s’affirme aussi comme un test pour notre capacité à nous affirmer davantage sur la scène internationale et devenir l’un des grands pôles géopolitiques du 21ème siècle. Ce chemin passe en effet par une relation UE-Chine forte, substantielle, complémentaire de la relation sino-américaine d’une part et du lien transatlantique de l’autre. L’Europe doit apporter la preuve de son unité sur les grands sujets, de son esprit d’initiative, de sa crédibilité et de son ambition internationale.
Enfin, l’enjeu de cette relation bilatérale est considérable pour la France, pardonnez-moi de terminer en revenant à « mon cher et vieux pays » comme disait le général de Gaulle. Le développement de la relation UE-Chine n’a certes pas vocation à remplacer la relation franco-chinoise qui est une relation ancienne, à part, à laquelle tiennent les deux parties, mais à en être un complément et un dépassement de plus en plus nécessaire au fur et à mesure de l’intégration européenne et de la montée en puissance de la Chine. Les liens privilégiés qui unissent Pékin et Paris constituent une chance pour l’UE. Il nous faut la saisir pour poursuivre le développement de la relation euro-chinoise !
Confucius disait « L’impatience dans les petites choses nuit aux grandes choses ». C’est pour cela que notre seule impatience est celle d’un grand dessein, celui de l’Eurochine ».


